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 Le Mélancolique (G)

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Edward Smith
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MessageLe Mélancolique (G)   Publié le : Dim 29 Jan 2012 - 11:58

Comme il y a trop d’actes à jouer et que, de plus, ce nombre varie en fonction des acteurs que choisira le metteur en scène, le rideau ne servira que d’artifice aussi banal qu’un battement de paupière.

Une chambre la nuit. Elle aura l’air mal rangée, plutôt emprunte d’une naturelle passivité. Elle sera aussi étroite, on aura l’impression de ne pouvoir y vivre que seul. Il y aura de la poussière sur la fenêtre aux volets fermés au travers desquels, pourtant, on devinera les rayons de la lune, étouffés. La lumière y sera matérialisée par un radio réveil, un ordinateur en marche, un téléphone portable posé négligemment sur le sol, une télévision en veille, de couleur verte, bleue, rouge, mais qui ne teinteront pas l’atmosphère de leur pigmentation. On croira la scène d’abord silencieuse, mais on y percevra un bourdon continu à force d’écoute, très grave. S’il y a lit, il sera défait, peut-être sale, fraichement quitté. La porte restera légèrement entrouverte.

Rideau.

Une salle de bain qui voudrait être blanche – ou bleu, verte, pastelle – mais qui ne saurait l’être, d’abord parce qu’elle serait, sans se mentir, loin d’être l’idéal salubre d’une publicité, il y aura d’ailleurs des taches noirâtres au plafond, mais également parce qu’elle sera emplie de flacons de parfums roses, de gels-douche orange et fluorescents, de shampoings noirs voire dorés, de vêtements arc-en-ciel dans un panier mauve, et qu’elle sera inondée d’une lumière plutôt jaune. En face de la salle, un miroir, avec des étagères des deux côtés qui contiennent des boîtes de toutes les tailles aux noms immenses et terrifiants. S’il y a une baignoire, l’eau coulera ; s’il y a une douche elle aura cessé de couler, si bien que l’atmosphère y sera humide, que le silence sera trahit par quelque chose.

Rideau.

La même chambre qu’au début de la pièce avec une armoire ouverte et où l’on n’aura pas osé allumer la lumière.

Rideau.

Une cuisine, elle fera en tout cas des efforts pour y ressembler. Elle sera pleine de beaucoup de bruits qui n’en feront pas tant que cela : un micro-onde, un frigidaire, des choses qui se froissent, des verres que l’on pose. Il pourra y avoir une horloge quelque part, un quelconque indicateur temporel, un peu dissimulé, honteux presque, vaguement inutile. Il y aura beaucoup de vide, on ne laissera que deviner la possible présence de quelques ustensiles derrière les portes de placards plutôt blancs. On y devinera l’activité autant que le dérisoire de celle-ci.

Rideau.

Une porte d’entrée fermée. Comme un flash et un déchirement.

Rideau.

Une rue où l’on ne verra que le goudron qui court à un endroit qui nous paraîtra évident. On pourra ajouter des choses très sporadiques alentour, des passants qui surtout n’auront rien d’humain, des buildings sans détail, nu, survolés, des voitures qui ne se distingueront pas même si elles sont différentes, et tout cela devra être terriblement silencieux. On croira pourtant d’abord que toutes ces choses, hypothétiquement placées là rappelons-le, seront source de tumulte, mais il n’en sera rien, car l’important c’est le goudron, rien que le goudron qui court vers cet endroit évident. D’ailleurs il sera inutile d’ajouter ces détails puisque la salle n’aura d’yeux que pour ce lieu qu’elle ne voit pas, pas encore.

Rideau.

Il n’y aura toujours pas l’endroit. Une route, de profil. La fantaisie pourra toujours placer des véhicules silencieux sur celle-ci. En face rien, du vide.


ELLE : Il fait un peu froid non ?

Elle devra avoir raison. La rue devra s’animer peu à peu, avec son habituel tumulte qui veillera cependant à ne jamais dépasser sa voix.

Rideau.

Il n’y aura toujours pas l’endroit. L’intérieur d’un véhicule de transport en commun où tous les figurants seront muets dans leurs paroles. Si elles se matérialisent par mégarde elles devront être stériles et sans intérêt.

ELLE : Décidément oui, il fait froid.

Elle devra avoir raison. Lentement les figurants s’effaceront et laisseront son seul mouvement sur scène. Elle bougera cependant très peu, elle ne sourira que rarement, elle ne paraîtra pas belle à tout le monde, surtout.

Rideau.

Il conviendra de faire croire aux pragmatiques qui seront resté jusqu’à ce point de la pièce qu’il s’agit de l’endroit. Pour les autres, il n’y aura toujours pas l’endroit. Un immense bâtiment si beau qu’il en sera oppressant. On pourra en percevoir son poids immense, sa gravité, son front pensif. On pourra également entrevoir un oisillon sur son toit, qui semblera lorgner le ciel sans véritablement oser se glisser dans une brise de passage. La scène ne pourra sans doute pas contenir l’immense cours qu’il faut traverser pour n’en atteindre que la porte, alors on la raccourcira, pour donner l’impression que la vie est facile. Elle aura déjà rejoint sa loge. Surtout, il faudra représenter le ciel pour que le bâtiment soit assez immense, qu’il écrase, qu’il envahisse. La grande porte de bois s’ouvrira timidement, très lentement, en prenant beaucoup de précautions.

Rideau. Il restera longtemps fermé, si bien que la salle libèrera son regard de la scène. Sur tous les murs, des écrans sur lesquels défileront des chiffres. Ni la salle, ni les acteurs, ni le metteur en scène ne connaitront leur signification, leur sens. Qu’ils se rassurent, l’auteur n’en sait pas plus. Et que lui-même se rassure, les chiffres, eux-non plus, n’en ont pas la moindre idée. Pourtant, tous croiront qu’ils savent. Ils seront chiffres-mages. Tous croiront qu’ils ont quelque connaissance de la suite de la pièce, de ce que va laisser apparaître le rideau. Peut-être même qu’ils penseront que c’est là leur fait, leur action sur la pièce. Peut-être même qu’ils croiront qu’ils sont la pièce. Mais il faudra les laisser dans l’illusion, par réalisme. Le metteur en scène voudra certainement se lever, indigné, clamant que ce qui se trouve sur la scène est son idée, son fait ; l’auteur voudra sans doute faire irruption dans la salle et hurler au scandale, outré par la dépossession de son œuvre que l’on accorde à ces chiffres bizarres qu’il a lui-même inventé. Mais ils ne devront pas s’y risquer. La salle comprendra.

Le rideau s’ouvre. Il n’y aura toujours pas l’endroit. La mer. Ridicule parce qu’elle est bleu. Il faudra un rire au moins, un rire que les chiffres n’auraient pas prévu.

Rideau.

Il n’y aura toujours pas l’endroit. Un couloir immense, d’une profondeur vertigineuse. Elle y passera très rapidement, avec un de ces légers sourires que l’on croit propre à sa personne. La scène ne devra durer qu’une seconde, elle devra diviser la salle sur ce qu’elle a vu.

Rideau.

Il n’y aura toujours pas l’endroit. Le ciel enflammé des soirées d’été. Et pourtant une extrême et intarissable mélancolie.

Rideau.

Il n’y aura toujours pas l’endroit. Un arbre sans feuilles à travers une fenêtre qui semble appeler à la liberté, mais qui ne recevra que quelques bâillements. Il faudra que quelques personnes de la salle regardent leurs montres, désabusées. Les pragmatiques de préférence, s’ils ont tenu jusqu’ici, s’ils n’ont pas cru lire en l’immense bâtiment la fin de la pièce.

Rideau.

Il n’y aura toujours pas l’endroit. Seul sur la scène vide, le Mélancolique. Il aura ces grands airs de ceux qui ont cru comprendre.


LE MELANCOLIQUE :

Tout cela n’a pas de sens. Que cherchez-vous à montrer ? Qu’avez-vous à prouver à cette salle qui s’ennuie, là, devant vos images imbéciles que vous laissez trainer, vides de toute intention ? Elle a ses problèmes, elle a sa vie cette salle. Et vous leur balancez du vide qu’ils devraient remplir. Même au théâtre ils doivent remplir du vide, au théâtre… Ils étaient venu là pour se distraire, pour oublier tout ce vide qu’on leur sert, tout l’ambigu qu’ils avalent, et vous leur en servez encore, croyant les contenter ? Nous les appelons « la salle », comme ça, pour rendre les choses plus simples. Mais elle n’est qu’un empilement informe de gens seuls. Ils sont seuls, ils se sont regroupés ici parce qu’ils croyaient combattre leur solitude. Mais non, même la pièce ne veut pas d’eux, même la pièce les laisse seuls. Je dis vous, d’ailleurs, mais qui êtes-vous ? (Il explose) Qui êtes-vous ? (Son cri rencontre un silence énorme et imposant. Un vide) (Il pleure) Et pourquoi est-ce que je suis seul ? Pourquoi suis-je né pour être là, tout seul, à hurler sur je ne sais qui ? Mon Dieu… Mon Dieu…

Le rideau se ferme lentement, à la mesure du murmure du Mélancolique. Il restera fermé quelques secondes. Certains remarqueront que les chiffres sont encore sur les murs.

L’endroit.

Rideau.

Un énorme miroir qui montrera à la salle ce qu’elle est. Il y aura beaucoup de vide dans ce miroir. Des sièges vides. Des regards vides. Et la scène, tout aussi vide en dehors de ce miroir dans lequel on aura l’impression qu’il n’y a rien à refléter.

Rideau.

Le mélancolique, étendu sur le sol. Il dormira. On ne meurt pas au théâtre.

Rideau.

La chambre du début qui semblera encore plus familière à la salle et qui achèvera de leur imposer l’ennui et la mélancolie.


Si vous êtes allés jusque là, c'est que vous avez au moins le courage de donner votre impression ! ... non ?

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