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 Les Apparues (13+)

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Edward Smith
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MessageLes Apparues (13+)   Publié le : Lun 19 Nov 2012 - 13:26

Attention: Ces textes sous-entendent l'acte sexuel à plusieurs reprises (en particulier les textes I, III et VI) de façon moyennement explicite. Aussi, veuillez ne pas lire les textes sus-cités si votre sensibilité ne vous permet pas de supporter de pareilles allusions. Vous pouvez en revanche lire les nouvelles II, IV et V, totalement dénuées de tout caractère sexuel. En espérant ne pas vous incommoder.

Vos commentaires pourront se retrouver ici

Les Apparues

I
« Cette femme était si belle
Qu’elle me faisait peur »

Apollinaire, 1909

La fragilité. Immense, splendide, imparfaite. Elle se tient devant moi, vêtue d’un seul linge blanc sous lequel on devine la douloureuse tendresse des seins ; sous la lumière mensongère de la salle de bain – celle que l’homme doit aider pour la voir, car la lumière véritable ne tombe que trop rarement sur Terre, faible face aux vitres et aux nuages – les cheveux liquides versent une douceur torride, sensuelle en son étouffante humidité. Que dire encore des murs, déjà pastels, aux couleurs indiscernables devant l’aveuglant nacre de la peau : qu’en dire ? Parce que le silence est ici plus profond encore que celui de Dieu, et ce lieu nu voit apparaître sur son plafond, dans son miroir, des reflets mouvants comme les flammes des cierges.

Le miroir. Lieu commun pour mauvais poètes. Il n’y a qu’avec lui qu’il voit les choses, et s’interroge sur le sens. Droite est gauche. Bien est mal. Beauté est horreur. L’expérience du miroir est la première rencontre avec un je qui est un autre.

Sans lui je ne pourrais sortir de l’image de ce dos fondu dans la continuité du tissu, de la courbe subtile des fesses dont la présence réelle serait distorsion du monde, ultime arrêt des mots, des jambes fines et légères s’achevant sur la merveille d’un pied nu - on l’imagine danser avec la superbe nervosité de l’art -, des cheveux qui s’écoulent sur tout cela, or vrai.
Contemplation effarée, immense, illuminée. Si Dieu est présent quelque part c’est en cette vision semblant sans fin, plaçant un malaise extrême en l’atmosphère brulante qui suit la douche, dans ce sentiment de mort lorsque l’air manque, denrée rare à mesure qu’on s’éloigne de l’homme. Si l’air est présent à cet instant c’est en l’aérien de la silhouette, l’étrange tremblement autour d’elle, indice du passage décadent du supérieur au singulier, du Beau au commun. Si le beau est présent… Non, qui peut savoir s’il l’est lorsque quelque chose résonne si fort au fond d’une âme qu’il la fait douter du monde ? Ce qui dépasse le monde, l’avez-vous déjà rencontré, un jour au détour de votre vie lâche et sourde ? La prière, le désir, l’art. Tous mènent à l’au-delà, l’ailleurs. Hors de. Mais hors de quoi ? De moi, du reste ?

Le regard n’est toujours pas sorti du dos. Il a peur de cette image dans le miroir. Jusque là il y avait le désir, honteux, en filigrane, se refusant à être dit parce qu’il le croit vulgaire. Rien n’est vulgaire en cette pièce, flou, absorbé par le dos, mais pas vulgaire. Dans le miroir le désir n’a plus raison d’être. Pire le regard se ferme et laisse imaginer la vision réelle du visage. Insoutenable, brûlante, destructrice. La fragilité. Pas celle de l’image, de la pièce ; la mienne, celle de l’homme devant Dieu. Le regard s’élève au delà du torrent des cheveux. A mesure qu’on s’en détache il n’est plus ruisseau tranquille, mais fleuve, mer déchainée, cascade. Le regard lutte, il ne veut pas redescendre. Ou il ne le doit pas, c’est selon.

Il a rencontré l’image dans le miroir et le limpide des yeux. L’infini des yeux. Et le néant des yeux.

Il a rencontré les lèvres et la bouche closes, inaccessibles.

Il a rencontré le nez remuant à peine où l’air ne s’engouffre pas.

Il a rencontré le visage plein qui n’a pas besoin de lui.

Il s’est éloigné et a retrouvé les cheveux. Rapides. Il s’essouffle, il croit qu’il a tout vu, tout appris ; mais il n’a rien vu que ce que l’homme voit du Beau, il ne pourra rien en dire, il ne le ressentira plus jamais. Beau, Dieu, et l’air. Il envie l’oiseau non sans raison, parce qu’il dompte cet air, au moins un peu, l’air vital qui ramène à l’humain, à l’animal. Terrien sinistre et voyeur.



L’Apparue n’est plus, ne parlez plus d’Idéal.

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Edward Smith
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MessageRe: Les Apparues (13+)   Publié le : Jeu 22 Nov 2012 - 14:49

II
« Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine »

Apollinaire, Le Pont Mirabeau

Dans la salle resplendit quelque chose d’une rhénane ; quelque chose que ni Rilke ni Apollinaire n’ont pu enlever à ma vision de l’esthétique germanique. Par les fenêtres pénètre un joli vert pâle, sombre, si pâle et si sombre qu’il me semble parfois qu’il ne soit plus vraiment vert. Dans ce décor rien n’est vraiment. La lumière grisâtre qui lance un sourire désolé, les murs qui, trop blanc, n’en révèlent que mieux leurs fissures, le plancher qui se gorge des lueurs mais qui, se faisant, renvoie un visage de doux vieillard… N’et véritable, affirmé, que le tremblement mélancolique des gouttes de pluie sur la vitre qui se donne un air austère par une coupe ancienne, quoique faite d’un PVC blanc la condamnant à être désespérément moderne. Ce tremblement a quelque chose de l’étoile, lumière lointaine qui met des siècles à nous parvenir, et lorsqu’elle fascine enfin, qui est peut-être déjà morte. Tous devant moi prétendent que le silence est fait et je finis par le croire, alors même que tout vit généreusement sous la clameur des feuilles, des plumes et des pas. Bizarrement, ce tableau me rappelle le Rhin. Alors elle me le rappelle aussi.

Là encore, ce qui porte ma pensée vers les bords du grand romantique peut laisser perplexe, peut étonner les grands esprits familiers du folklore allemand qui n’iront, je l’espère, pas jusqu’au scandale. Car mon esprit – mon inculture ? – fait souvent glisser un certain type de rousseur loin des grades dames celtes pour en faire l’attribut des sirènes des mers du nord, et la mienne, loin d’être blonde, a quelques flammes dans les cheveux qui n’auraient pas manquer de brûler dans quelque poème épique, conté comme une prose non loin de la Schwarzen Wald. La Forêt Noir. C’est ainsi qu’elle se déplace qu’elle respire, qu’elle est au monde. Fermée et un peu pleurée, dense d’un chagrin insaisissable et pourtant, sur les reflets de sa peau, dans la manière qu’a la lumière de traverser ses yeux comme elle traverse un ruisseau pur pour en montrer les fonds, apaisée, filante, pure comme ma naïveté l’imagine. Grave comme ses chênes, sifflante comme sa faune. Et tout cela a quelque chose d’humide, une fraicheur et une rigidité que les traits de son visage, même à leur été, ne perdent que rarement.

Elle est si romantique qu’Hugo et ses Orientales parviennent à provoquer en moi un certain ennui.

Mais à force de la voir apparaître et disparaître, de l’observer dans son va et vient tellement plaisant dans la pesante immobilité de la salle rhénane, je ne peux lui nier quelque chose de celtique, quelque chose d’une Vivianne ou Evienne ; elle est définitivement « chevelue et lyrique comme la forêt de juin ». Elle est apparition, spectrale, évanescente, comme mystique, tant elle est à la fois intégrée et débordante à ce décors qui, chaque fois que je lève les yeux, semble gagner des siècles. Pourtant je ne saurais la dire vivante : elle est, et c’est peut-être là qu’elle se démarque du cri de ceux qui vivent – « Je suis vivant ! Oui ! Oui je le suis ! » -, et qui, parce qu’ils oublient de n’en rester qu’à « je suis », font partie du vaste décor rhénan de ce qui n’est pas vraiment. Elle s’arrête là où je voudrais souvent m’arrêter sans encore en être capable, là où ce n’est qu’un murmure qui dit simplement l’existence, pour laisser au silence, à l’alentour, le soin de l’exprimer bien mieux.

Si je savais me taire comme elle… Mystérieuse voix parmi Brocéliande qui n’est qu’un soupir de l’eau – la même qui, il me semble, coule doucement dans ses yeux toujours mi- ouverts, comme pour garder une obscurité - .

A l’une de ses apparitions, je vis un gobelet blanc sur ma table, empli de bonbons. Je voulus croire qu’ils venaient d’elle, Excalibur à la mesure de ma piètre prestance ne me nommant roi d’aucun autre royaume que celui de mon pathétique lyrisme croyant naître. Alors que j’y touchais, mes doigts s’imprégnaient d’un parfum dense, profond, et pourtant tellement vif que je ne pouvais le penser que comme lui appartenant. J’eus alors l’impression de voir dans la vielle et vénérable forêt germanique quelque chose de qui pétille, vrille, chantonne comme une demoiselle des contes des Grimm. Une jolie danse, valse valse effrénée, s’empara de moi, et seul le souvenir du Rhin et la mélancolie d’Apollinaire, mise en garde derrière le rire des verres brisés, me retinrent d’étreindre ma Loreley. Il y a trop de dangers dans l’illusion des bois.

Je sais qu’elle apparaitra encore ; mais on ne viole jamais le mystère des belles forêts des contes.

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Edward Smith
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MessageRe: Les Apparues (13+)   Publié le : Dim 9 Déc 2012 - 9:51

III
« Mais je ne vais pas vous les décrire, les aubes
Je vais les garder pour moi seul »

Cendrars, Couché de soleil

- Je crois bien qu'il fait jour.
- Non ce n'est pas possible, il est encore trop tôt. Ou bien il est trop tard.
- Pourtant il y a la lumière du radioréveil qui se reflète dans tes grands yeux ouverts sur moi, qui m'englobent tout entier comme le ciel de juillet qui sera tout à l'heure…
- Arrête. Tu es trop grand pour les métaphores.
- J'ai envie de te voir à la lumière du jour. J’ai envie de toi, de chaque détail de ta silhouette qui se dessine sur le matelas. J’ai besoin de ton image, de ta voix plaintive en l’amour qui me rappelle à quel point rien n’est toi, à quel point tout essaye de te ressembler sans jamais y parvenir. J’ai envie de te faire l’amour et de t’arracher au monde.
- Pas moi. Moi je préfère encore lorsque tu es dans l'ombre et que ton souffle parcourt mon corps en même temps que ta peau; ils ne sont qu'un et alors tu es partout, c'est comme si je vivais dans un monde qui n'est que toi; mais ce n'est possible que lorsque tu n'es plus présent, lorsque tu es la nuit parfaite qui unifie nos corps…
- Attention, toi aussi tu fais des métaphores.
- Oui. C'est un fléau humain la métaphore, un aveu de faiblesse. C'est nier qu'on puisse dire les choses sans parler d'autre chose.
- C'est de la littérature donc ?
- Non, ce n'est surtout pas de la littérature. Ou peut-être bien que ça en est, oui. J'ai peur que ce soit cela, en fait.
- Ton cœur bat si fort… J'ai mis ma main là où il se trouve, juste sous ton sein. Il est présent et magnifié dans ce rythme réel qui est à toi, rien qu'à toi. C'est comme ça que je veux te voir, parce que je ne veux pas voir le monde, je ne veux voir que toi. Tu me dis que dans l'ombre je suis partout c'est ça ?
- Oui.
- Mais c'est faux. C'est faux comme une métaphore justement. Tu prends tout le reste pour moi. Ce n'est pas moi que tu aimes, c'est le monde entier.
- Et c'est mal ?
- Non non, ce n'est pas mal. Ce qui est mal c'est de l'aimer comme tu le fais, comme une unité malsaine et fatale qui ne peut donc aller que dans un sens, unique. C'est ça qui est mal.
- Tu crains de n'être personne ?
- Non. Enfin si, un peu, comme tout le monde.
- Pas moi. Ce serait beau que je sois un mouvement du monde. Que je fasse partie de la vie, de Dieu, ça rendrait tout plus simple. Ce serait le sens de la vie, juste de vivre, comme ça, portée par la course du monde.
- Et le temps ?
- Quoi le temps ?
- Le temps. Dans ce que tu dis il n'y pas de temps. Rien ne vis et rien ne meurt, tout va juste là où il doit aller. Ils n'existent même pas, ils ne vieillissent pas, ils sont. C'est horrible.
- Tu trouves ? Pourtant la vie la mort c'est horrible aussi non ? Vieillir…
- Le voilà ton problème. Tu as peur de vieillir.
- Je n'en ai pas vraiment peur. Je ne comprends pas. Pourquoi est-ce que je deviendrais laide sans raison, juste comme ça, parce qu'il y aurait ce temps sordide qui nous dépasse et qui nous exclue ? Il passe et nous frappe, nous mutile, nous viol. Et tu ne voudrais pas que ça ait un sens ?
- Tu ne seras jamais laide.
- Pourtant ces seins que tu aimes tant seront un jour des amas de chair méprisable, mes cheveux perdront ce soleil que tu leur attribues pour devenir blanc…
- Comme la neige. C'est beau la neige.
- Comme le pus. Insupportable trace d'une blessure béante. Tu te souviendras du temps où j'avais encore du désir, où je t’apportais encore du désir. Il ne restera que ce que le temps a bien voulu laisser, ce qu'il n'a pas arraché à ce que tu vois sous tes yeux…
- Les yeux, justement. Comment seront tes yeux ?
- Usés et voilés par le viol.
- Je ne le crois pas. Ce que je crois c'est que ces yeux te rendent belle, et qu'ils ne vieilliront jamais. Tu as peur que le temps te prenne tout, mais il ne pourra jamais tout te prendre tu sais.
- Qu'est-ce qu'il me laissera alors ?
- Ca n'a pas de nom. C'est justement tout ce qui n'a pas de nom, ce qui se cache derrière toutes les métaphores.
- Ce n'est pas à nous ça. Tu parles des grandes choses philosophiques.
- Au contraire ça c'est facile à dire. Ca a même des noms, qui ont plein de choses derrière eux. Moi je parle de ce qui n'a pas de nom. Le fait que nous soyons là, nus, enlacés, est-ce que ça a un nom ? Ma main qui parcourt ta peau blanche jusqu'à ton sein qui tient en entier en elle, pour ensuite jouer avec ce temps qui te fait si peur en remontant sur tes lèvres, tes yeux, tes cheveux, tes cheveux plus doux encore que tout ton être et qui ont l'odeur la plus pure, la plus facile de toutes tes odeurs et puis brusquement, cette main descend sur tes fesses, plus violente, plus présente jusqu'à ce qu'elle atteigne ton sexe brulant de l'envie que ce jeu du temps jette sur lui; alors il se délivre enfin à l'instant, l'instant qui n'existe que parce qu'il y a du temps, quel nom cela peut porter ?
- Ca s'appelle l'amour. Tu cherches juste à me séduire.
- Ce n'est que cela l'amour ? Juste une main et ton corps ?
- Peut-être oui. Je n'en sais rien. C'est au moins une partie.
- Une partie de l'amour ce n'est pas un nom. C'est un constat d'échec, c'est une autre métaphore. Ca peut être décrit, mais aucun mot ne dira pleinement ce que tu ressens, ce que je ressens, ce que le monde ressent dans cet acte. Or pour dire il faudrait trouver un mot… Mais cela est tellement proche de nous que le langage même semble éloigné, impuissant... Alors…
- Attend. Dire c’est trouver un mot ?
- Oui ?
- L’aube.
- Quoi l’aube ?
- Tu m’as dit qu’il faisait jour. Tu m’as dit que c’était l’aube, et pourtant ce n’était pas l’aube.
- Si, ça l’était, dans tes yeux qui…
- Non, ça ce n’est pas l’aube. Pas pour moi. L’aube c’est le soleil qui se lève et qui déchire le tout protecteur pour faire de nous des individus. Au mieux si je voulais aussi faire dans la métaphore je dirais que c’est les rayons des étoiles quand j’ouvre les yeux, qui donne à tes cheveux cette teinte rougeâtre et irréelle. Mais pour toi, ce n’est pas l’aube. Pourtant je l’ai dit, le mot, tu ne crois pas ?
- Oui, c’est vrai, mais ce mot a amené nos deux définitions de l’aube, il les enveloppe, il en fait…
- Un tout.
- Oui. Oui un tout, c’est vrai. Mais ça n’a rien à voir avec le temps.
- Non, c’est vrai. Parce que dans les mots le temps ne compte pas, dans le vrai langage il n’y a que du présent, que de l’unité. Et c’est beau.
- Le présent ce n’est pas l’unité. Regarde l’aube : combien sont-elles dans ce mot ? Le mot est présent parce qu’il se brise justement, qu’il ne résiste pas à l’épreuve du regard.
- On ne fait que parler des mots.
- Oui. On a quitté le monde je crois. On pense en métaphore. C’est traitre, une métaphore.
- Peut-être qu’on ne peut pas y échapper. Que c’est une humilité plus qu’un échec. Qui sommes-nous pour parler de l’amour et des aubes ?
- Des amants au point du jour.
- C’est vrai. Et pourtant nous n’arrivons pas à les dire. Ca ne suffit peut-être pas. Je voudrais croire qu’on puisse le dire, je le voudrais tellement. Mais tous les matins nous sommes éveillés dans notre amour, le jour se lève et je ne peux rien en dire, ni de l’aube, ni de l’amour, ni même de toi.

Un silence, un regard. Les yeux bleus se ferment. Les yeux noirs les cherchent. Silence. Puis il rit.

- Qu’est-ce que tu trouves drôle ?
- Je me disais que tout le monde aurait pensé que nous parlerions de notre amour, de nos ébats. Que tout le monde doit croire qu’en ce moment nous parlons le langue vide de ceux qui s’entre-séduisent jusqu’à être arrivés au bout des choses. Qu’on devait attendre de moi que je dise le bleu de tes yeux plus encore, sur des dizaines de pages et de vers stériles, et de toi que tu dises la douleur et le plaisir de la pénétration parce qu’une femme n’a le droit que d’être choquante, provocante pour être un génie. J’imagine toutes ces idées reçues sur la poétique et la beauté de notre amour qu’on a voulu calquer en sachant notre situation, et pourtant nous parlons des mots, du temps, de toutes ces choses dont nous ne parlerions jamais si un homme grave nous interrogeait devant un collège de gens très sérieux. D’ailleurs nous n’avons rien dit, finalement.
- Tu le crois ? Je crois qu’on a bien parlé déjà. On parle tellement mieux, nus et dans l’amour. On est moins précis, on a tendance à dévier, mais finalement on dit des choses de façon vraie. Ce n’est pas les mots stérilisés, en dehors de l’air et de ce qui use. Du désir.
- On peut parler avec le désir ?
- Oui. Et mieux.
- Je crois qu’il fait jour.
- Oui. Tu as vu l’aube par la fenêtre ?
- Oui, je l’observais lorsque tu as fermé les yeux.
- Tu me la racontes ?
- Non. Tu l’as vue aussi, d’ailleurs, dans le désir et sur moi.
- Alors je te la raconterai aussi. Peut-être qu’elle sera plus belle encore que celle que tu as vu ? Parfois je me dis que je préfère qu’on me raconte le monde plutôt que je le vois.
- Alors essayons. Et si cela ne marche pas ne parlons plus jamais. On ne vivra plus que dans ce lit, l’un dans l’autre, réels et présents jusqu’à la mort.
- Tu dis des bêtises, tu ne sais pas te taire.
- Non, je ne sais pas. Cette aube était rouge comme le léger teint du fond de ton œil en sommeil, et le bleu s’éveillait comme lorsqu’il s’ouvre…

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Edward Smith
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MessageRe: Les Apparues (13+)   Publié le : Lun 14 Jan 2013 - 14:15

IV
« Le nom, ce dernier soupir qui reste des choses ! »
D’Aurevilly, L’Ensorcelée

Le nom de Caroline m’est revenu comme la nuit en hiver. Brutalement et trop tôt.
C’était il y a quatre ans, lorsque je me croyais encore capable de parler des choses. J’avais été seul longtemps alors, très exactement depuis ma naissance, et je ne retenais de l’amour que le désespoir et la déception. Il me fallut deux années de plus pour en percevoir l’éclair fugace de bonheur qui en ressortait, avant de replonger dans cette mélancolie malsaine et datée qui m’habite encore aujourd’hui. L’hiver m’avait alors pris en traitre ; j’y ai toujours ressenti le besoin de retrouver la chaleur d’une âme humaine. Je suis sujet aux amours quatre mois avant les oiseaux, je ne sais pas encore si je dois me réjouir de cette constatation.
La vie m’avait alors joué un tour dont elle seule avait le secret. Je cherchais, je crois, une voix au fond de moi-même, une manière de donner un ton à ce que j’aurais voulu pouvoir appeler poésie. Je n’ai d’ailleurs jamais vraiment progressé sur ce point : ma voix hésite toujours à trouver son ton, et mes vers hésitent encore à trouver un nom. Néanmoins, j’avais à l’époque une idée du poème qui reste encore tenace dans mon écriture, l’affection pour les jeux de lumière, l’eau, la nuit, et les larmes. C’est à cet instant précis que je rencontrais Caroline ; et elle s’inscrit si bien dans mon idée vague de ce qui pouvait être chanté que je ne pus – hélas -, ne chanter qu’elle pendant deux longues années.
Il est difficile de concevoir à quel point une personne peut incarner toutes ces merveilles de la vie et du monde que scientifiques et poètes, jadis unis, cherchent encore à définir, à y trouver un cœur. Ces personnes, une fois rencontrées, ne vous permettent plus de voir ce qu’ils représentent autrement que par leur image ; et lorsqu’ils se sont éloignés de nos mémoires, il ne suffirait que de leur nom, à peine murmuré, pour se souvenir des origines de notre conception des choses.
Ce nom de Caroline m’avait échappé et voilà que je me souviens.
Je n’ai jamais aimé les portraits bruts. Je ne peux me résoudre à dire qu’une jeune fille est « brune » - il y a une vulgarité et une imprécision dans ces couleurs vaguement identifiables qui me parait être une insulte à la richesse du monde, et je crois que Caroline m’en a fait prendre conscience. J’ai très vite identifié ces quelques éléments du monde qui me paraissaient être le Beau à sa personne. La nuit est restée ses cheveux, la mer a toujours eu quelque chose de ses yeux, et je ne me souviens pas avoir connu de plus beau contraste qu’entre sa peau très pâle et le noir profond de ses dits cheveux, que je ne manquais évidemment pas de comparer à celui qui sépare le ciel nocturne des étoiles – ses yeux n’étaient bien entendu pas épargnés par la lourde métaphore stellaire ou céleste que je m’entends encore employer sans la moindre gêne -. Lorsque je l’oubliais, un autre nom plus douloureux, que je manque encore de prononcer sans en ressentir la blessure, provoquait en moi ces sensations et ses affiliations, mais cela n’était dû qu’à l’étrange ressemblance de cette personne avec ma muse première en termes de physionomie. Aujourd’hui encore je ne peux tenter d’écrire l’amour sans avoir, au fond de ma pensée, ces images hivernales de Caroline, muse originelle.
Car de tout ce qu’elle a représenté, c’est bien l’hiver qui conservera à jamais son nom, son apparence, son rire et sa mélancolie. Nous nous fâchâmes avec l’hiver quelques temps après ma désillusion amoureuse. Je ne crois aujourd’hui plutôt réconcilié, mais j’éprouve toujours une gêne en parlant de lui, comme si Caroline m’avait volé à tout jamais le droit de parler de l’hiver sans parler d’elle. Je ne lui en veux pas, c’est son existence même qui en est responsable, ainsi que la vie qui me fit tomber amoureux en plein milieux du plus bel hiver qui ne fut jamais tombé sur ma vie jusque-là monotone.
L’été est pourtant là. Je cherche un instant ce qui m’a ramené à ce nom de Caroline.
Je l’ai aimé comme on aime le monde à sa naissance. Dans toute l’appréhension de l’inconnu, dans toute la jouissance d’apprendre, dans toute la détresse d’échouer, de découvrir ses limites infranchissables. Car comme dit je l’ai connu lorsque je débutais mon apprentissage de la vie littéraire, ma seconde et interminable naissance, ce qui est sans doute la raison pour laquelle mon écriture ne se détourne que rarement du sentiment amoureux à mon grand déboire. La plus simple des sensations m’ouvrait un univers d’écriture neuf, vierge, que je me hâtais de parcourir avec un empressement qui, je crois, me cause encore du tort au moment même où j’écris ces lignes. Le pressé est plus vite sujet à la lassitude, et c’est cette incapacité à prendre mon temps qui, j’imagine, m’empêche tout simplement de tenir une écriture de longue haleine. Il est étrange de voir en revanche à quel point j’aime lentement : je trouve cependant énormément à vivre dans chaque seconde d’amour et m’en lasse aussi vite, alors que la suivante m’apporte un lot nouveau de vécu. J’ai pour souvenir une journée qui resta sacrée comme fête biblique pendant de longs mois, ce qui fut par ailleurs assez gênant puisque je ne pus la célébrer comme il se devait en établissant une sorte de jeûne ou de prière en mauvais latin. Elle me rendit simplement une écharpe oubliée, après l’avoir enroulée autour de son propre cou, si bien que le tissu fut imprégné de son odeur pendant de pleines semaines. Je considère mon odorat comme étant mon sens le moins développé : mon goût pour la musique m’a accordé une certaine sensibilité au son, mon expérience et mes craintes m’ont amené à chérir la vue, et si mon touché et mon goût ne sont pas les parties les plus enviables de ma personne je ne pense pas pouvoir en avoir honte. Mon nez, en revanche, est incapable de discerner les odeurs des plus simples, un handicap lourd pour un aspirant-poète vaguement mélancolique aimant conter ses expériences de l’amour avec regret et dédain. Or, je me vis alors m’enflammer d’une passion toute baudelairienne pour cette odeur, tentant d’en définir l’essence, d’en retrouver la saveur, d’écrire cette sensation superbe qui m’amenait à l’aspiration poétique la plus pure et la plus innocente. Je pleurais chaque fois sur mon échec, toujours plus éblouit par cette odeur s’effaçant. Puis, lorsqu’elle disparut complètement, je l’écrivais déjà autrement. J’ai écrit Caroline de toutes les façons que mon maigre talent a pu imaginer, si bien que j’ai toujours cette impression de me répéter en chaque mot.
Je cherche encore ce qui a amené le nom de Caroline.

Il brille dans le ciel un soleil irréel. La chaleur, vaguement étouffante, laisse sur ma peau une moiteur détestable que ni le ventilateur, ni la brise passagère n’arrange. Je regarde fixement ce ciel d’été comme pris dans une prison terrible, m’excluant du bonheur commun d’apprécier les jours d’été. Je voue une haine profonde à l’été. Je n’ai pas, depuis quatre années, ressenti le moindre bonheur en cette saison maudite où l’on me laissait crever avec ma solitude. Cela avait commencé cet été là, l’été de Caroline. J’avais alors débuté un long récit métaphorique sur ma sensation d’abandon et d’emprisonnement. J’y parlais du soleil brûlant, de la mer vide, de paroles de sang sur le sable, de pieux, de chaine, et d’un fantôme que je n’avais pas osé nommer comme cet amour déjà déçu. Tout est clair à présent. Quatre ans après j’écrirais toujours ce texte, avec d’autres mots, pas moins terribles. Quatre années durant lesquelles j’avais cru grandir, connaître et comprendre, et qui dans le désagrément léger du confinement estival me ramenaient encore à ce nom que je m’étais juré un jour de ne plus prononcer.
Je crois avoir assez soupiré ton nom, Caroline. Celui qui te succéda bourdonne encore trop fort, je me surprends encore à le crier au milieu de cette nuit qui t’appartenais avant lui. Mais je crois en avoir terminé avec le tiens, et j’espère lui avoir rendu l’hommage qui lui est dû. La nuit tombe, c’est une nuit d’été. Elle prend son temps, elle s’installe doucement, et puis au réveil elle n’est déjà plus là. Cette autre nuit n’est pas la tienne Caroline, elle est celle de l’autre nom.
Le nom de Marie me revient comme la nuit en été. Lente et insidieuse, puis s’évaporant avant même de l’avoir aimé.

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