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 Déino (+13)

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Iris-Ardell
Plume d'oie

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MessageDéino (+13)   Publié le : Lun 5 Avr 2010 - 2:02

PROLOGUE


AMARTE-LA-JOLIE
Dimanche, 8 novembre 1969
Vingt-trois heures


Confortablement installée sur le canapé de cuir beige, Samantha Sanders se remplit la bouche de pop-corn au miel. Au-dehors, le vent ne cessait de souffler et la pluie battait les carreaux de la baie vitrée. Vraiment pas un temps à mettre un chat dehors. Peu importait à Sam ; elle était en sécurité dans cette maison assez vaste qu'elle avait hérité de ses parents. Âgée de vingt-six ans, la jeune femme était célibataire et travaillait à l'aéroport situé à une quinzaine de kilomètres d'Amarte-La-Jolie.
Un film d'horreur passait à la télévision. La fille allait-elle mourir ? Bien sûr que oui ; ce n'était pas l'héroïne. Celle-ci n'apparaîtrait qu'un peu plus tard et découvrirait le corps sans vie de son amie. Sam l'avait déjà vu.
En attendant, le monstre recouvert d’écailles grimpait l'escalier et se dirigeait vers la salle de bain où la fille prenait une douche brûlante. Un peu facile comme scénario, d'accord, mais il n'y avait rien d'autre et Sam n'avait aucune envie de dormir. Elle eut une moue de déception lorsqu'elle comprit que le pot de pop-corn était vide. Tant pis, elle s'en passerait. Elle reporta son attention sur le film.
Au moment où la victime fictive poussait un hurlement, Sam tressaillit. Elle avait entendu autre chose.
C'était un cri d'enfant.


Le commissaire Henri Chapman laissa échapper un long sifflement. Il avait déjà eu l'occasion de s'occuper de meurtres depuis le début de sa carrière mais rien ne l'avait préparé à ça. En fait, plus il regardait le cadavre, plus il doutait de la thèse criminelle. Aucun être humain n'aurait pu faire ça. C'était impossible.
Devant lui gisait le corps affreusement mutilé d'un clochard. Chapman regarda les intestins qui s'échappaient de l'écorchure sanglante lui ouvrant le ventre. Un bras avait été arraché et retrouvé un peu plus loin. Le reste du corps portait des traces de morsures et de griffures. Des griffures trop profondes pour être l'œuvre d'un simple chat. Peut-être une panthère échappée du zoo...
Un jeune agent de police s'approcha.
— Pas joli, hein ? fit Chapman.
— Pourquoi est-on ici ? demanda le policier. Il est évident que cet homme a été attaqué par un animal.
— C'est vrai et s'il court toujours, on risque de retrouver des cas similaires. C'est tout de même curieux... Le zoo n'a pas signalé de disparition. Enfin, quoi qu'il en soit, les gars du labo vont faire une autopsie. On en saura plus à ce moment.
— Je vais veiller à ce qu'on mette en garde la population.
L'agent s'éloigna. Le regard du commissaire se posa sur le corps, puis sur les journalistes qui photographiaient les lieux. La pluie qui tombait à verse s'était arrêtée peu avant l'arrivée de la police. Elle avait probablement effacé les empreintes mais peut-être qu'avec un peu de chance...


Assise sur le bord du lit, Sam écoutait la respiration maintenant paisible de Laïs endormie. Quelle imagination ! Dans son cauchemar, la fillette avait vu un homme mal habillé errer dans les rues sombres.
"Le monsieur, il était poussé contre le mur. Il avait peur mais moi je trouvais que c'était amusant. Puis il s'est passé quelque chose et là, moi aussi j'ai eu très peur. Il y avait comme du sang dans ma bouche."
Sam caressa les longs cheveux d'ébène de la petite fille. Peut-être lui faudrait-il appeler le pédopsychiatre. Qu'une fillette de cinq ans fasse un rêve pareil était inquiétant.
Laïs n'était pas sa fille mais celle de sa meilleure amie, Nora. Elle et son mari, Phil, avaient péri lors d'un accident de voiture, il y avait de cela quelques semaines. Seul la petite avait survécu et Sam s'était alors promis de s'occuper d'elle. C'était une enfant vraiment adorable qui s’était montrée très affectueuse envers sa mère adoptive durant les premiers jours. On aurait dit qu’elle avait énormément besoin d’amour pour compenser la perte tragique de ses parents… La jeune femme déposa un baiser sur son front et s'éloigna sur la pointe des pieds.


Jeudi, 12 novembre 1969

Plus personne ne pensait au clochard retrouvé mort dans une petite ruelle d'Amarte-La-Jolie, il y avait à peine quatre jours. Il fallait dire que des chiens errants avaient été retrouvés entre temps. Il ne faisait aucun doute qu'ils étaient responsables. Ils attendaient à la fourrière qu'un maître éventuel vienne les récupérer, auquel cas celui-ci aurait à répondre de ses chiens devant un tribunal. De toute façon, les animaux seraient euthanasiés.
Le médecin-légiste qui avait examiné le corps ne prit pas la peine de préciser que les griffures et morsures que portait le cadavre n'étaient guère caractéristiques d'un canidé. Après tout, on avait des coupables et aucune autre attaque n'avait été signalée.
Le dossier de cette affaire, portant le tampon "affaire classée", avait été relégué au fond d'une armoire.


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Dernière édition par Iris-Ardell le Sam 6 Nov 2010 - 9:16, édité 3 fois
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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Lun 5 Avr 2010 - 2:10

PREMIÈRE PARTIE


Notre crime est d’être homme et de vouloir connaître.
Alphonse de Lamartine
Premières Méditations Poétiques


Le plus brave de nous a peur de son moi.
Oscar Wilde
Le portrait de Dorian Gray



CHAPITRE UN


Lycée d'Amarte-La-Jolie
Mardi 22 septembre 1980


Avec difficulté, Laïs essayait de suivre le cours d'économie. Elle n'arrivait pas à se concentrer. La tête lui tournait, des gouttes de sueur perlaient à son front et ses oreilles bourdonnaient comme un essaim de frelons. Elle se sentait faible extérieurement mais, bizarrement, c'était comme si une puissante force se consumait en elle.
Une sorte d'euphorie la gagna lorsqu'elle sentit dans sa bouche le goût du sang. Immédiatement, elle se trouva apaisée.
— Laïs, peux-tu répondre à la...
Le professeur d'économie, monsieur Carper, s'interrompit quand son regard croisa celui de la jeune fille. Une angoisse inexplicable l'envahit. Il éprouva soudain une douleur aiguë dans la poitrine, avec l'impression que des mains invisibles cherchaient à l'étrangler... Son médecin lui avait pourtant bien conseillé d'arrêter de fumer. Puis cette sensation disparut aussi vite qu'elle était venue.
Troublé, le professeur reporta son attention sur Laïs. Le masque mauvais avait fait place à une expression terrifiée et désespérée. Elle se leva et sortit précipitamment. Les élèves murmurèrent tandis que Carper se lançait à sa suite.
— Laïs, que se passe-t-il ?
Dans le couloir, l'adolescente se retourna. Elle paraissait bouleversée et ses yeux étaient humides de larmes.
— Il est arrivé quelque chose ! cria-t-elle en reculant.
— Laïs, voyons...
— Il est arrivé quelque chose, je le sais ! répéta-t-elle avant de s'enfuir vers la sortie du lycée.
Le professeur était consterné. Jamais encore Laïs ne lui avait fait un coup pareil. Se fut-il s'agit d'une autre, il se serait montré plus sévère. Cependant Laïs était une élève modèle en qui il pouvait avoir confiance.
Il songea confusément à avertir le surveillant général.


La maison était calme. Trop calme. Laïs regarda dans toutes les pièces, le cœur battant à tout rompre. Quand elle pénétra dans le salon, elle retint un cri.
Sam était assise sur le canapé beige et paraissait dormir, la tête penchée sur le côté. La pièce était dans un désordre épouvantable. À la fenêtre, les rideaux étaient déchirés, les livres et les bibelots jonchaient le sol et une des étagères était à moitié arrachée...
Doucement, Laïs contourna le canapé. Un sanglot lui secoua la poitrine.
La tête de Sam était penchée selon un angle bizarre. Ses yeux grands ouverts étaient vitreux.
Elle avait le cou brisé...
Ce n'était pas tout. Ses bras et ses mains étaient couverts d'ecchymoses et de coupures comme si elle avait essayé de se défendre. Le pire était sans aucun doute son ventre ouvert.
...et on l'avait éventrée.
Laïs se laissa tomber sur le sol et hurla.


Le cimetière d'Amarte-La-Jolie était situé un peu en retrait de la ville, à la lisière de la forêt qui bordait celle-ci. Le temps était ensoleillé mais la joie n'était pas au rendez-vous... Ce samedi après-midi, on enterrait Samantha.
Le commissaire Chapman soupira. Il avait horreur des obsèques. D'ailleurs, qui les aimait ? Autour de lui les gens murmuraient. La mort de Sam n'était pas habituelle. Certains affirmaient qu'elle avait été attaquée par un chien enragé, d'autres prétendaient qu'un psychopathe l'avait découpée en morceaux. Et avec quoi ? Une tronçonneuse ? Le commissaire était là, il s'était donc passé quelque chose de grave.
Il était vrai que Samantha avait été sérieusement malmenée. Cela ressemblait à l'œuvre d'un animal sauvage. Une panthère, peut-être. Non, le directeur du zoo était formel : aucune disparition d'animal n'avait été signalée. De plus, si un félin s'était échappé, il y aurait eu d'autres attaques. Quant au médecin-légiste, il avait paru si troublé en parlant au commissaire ! D'après lui, c'était bien un animal qui avait fait le coup. Pas de doute là-dessus. Il y avait juste un petit problème : il n'avait prélevé aucune trace. Pas de bave, pas de poil, pas d'empreinte. Rien. Un meurtre alors ? Là aussi, ils n'avaient aucune piste.
En résumé, voilà une affaire qui promettait d'être difficile à résoudre...
Comme la cérémonie se terminait, Chapman s'approcha d'un couple d'âge mûr.
— Monsieur Fargis, puis-je vous parler un moment ?
— Bien sûr, commissaire, répondit le maire. Pas longtemps, nous n'avons pas tellement de temps.
— C'est vraiment affreux ce qui est arrivé. Pauvre Sam ! s’apitoya son épouse.
— Croyez-vous que l'on aurait pu lui vouloir du mal ? S'était-elle brouillée avec quelqu'un ?
— Oh non ! Sam était appréciée de tous. Qui aurait pu lui faire une chose aussi atroce ?
— Certainement pas quelqu'un d'ici, dit M. Fargis d'un ton catégorique. Excusez-nous, commissaire, mais nous devons partir.
— Je vois. Merci.
Comme Chapman se détournait, son regard se posa sur une jeune fille d’environ seize ans, près des arbres. Immobile et silencieuse, elle regardait la tombe de Samantha. C'était Laïs, la fille adoptive de la défunte. Le commissaire avait fait sa connaissance le mardi précédent. Il savait qu'elle était hébergée par son grand-père maternel, non loin d’Amarte-La-Jolie.
Il s'approcha d'elle.
— Est-ce que ça va, Laïs ? s’enquit-il.
— Je vais bien, répondit la jeune fille en levant sur lui de magnifiques yeux turquoise dans lesquels jouaient des reflets saphir et émeraude.
Sa longue chevelure d'ébène était nouée en chignon sur la nuque. Sa pâleur et sa robe de velours noir lui conféraient une dignité grave, d'autant plus que ses yeux étaient secs.
Elle pénétra dans la forêt et le commissaire la suivit.
— Je suis désolé pour Samantha, commença-t-il.
— Merci.
Chapman fronça les sourcils. Elle semblait si calme. Pourtant, elle avait perdu un être cher et c'était elle qui avait découvert le corps. Vu l'état de celui-ci, il y avait quoi être traumatisé.
Elle s'arrêta.
— Je voudrais rester seule, s'il vous plaît, exigea-t-elle.
— Bien sûr, excuse-moi. Au revoir, Laïs.
Il la quitta et s'engagea sur le sentier de terre qui menait au cimetière. Tout le monde était parti. Il faudrait qu'il passe à son bureau, au commissariat. Par habitude plus que par besoin : il n'avait aucun indice à analyser, aucun suspect à interroger... Oui, vraiment, l'enquête s'avérait difficile.
Un vent particulièrement froid s'éleva, faisant ployer les branches et bruire les feuilles. Bien qu'étant au cœur du souffle, la jeune fille semblait ne pas le remarquer. Pas plus qu'elle ne prêta attention à sa chevelure noire subitement dénouée.
Aussi glacial que le vent, son regard suivit l'homme alors qu’il s’éloignait.
Une lueur de colère brilla soudain dans ses yeux.

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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Mar 6 Avr 2010 - 9:47

CHAPITRE DEUX


Avec un soupir, Chapman referma la porte derrière lui, plongeant dans la pénombre qui régnait dans le vestibule. Il accrocha son manteau à la penderie et entra dans son bureau. Il avait passé le reste de l'après-midi au commissariat et aspirait à un peu de repos, aussi était-il rentré chez lui.
Le store de la fenêtre, au-dessus du bureau de chêne, était levé, et le soleil couchant éclairait la pièce d'une douce lumière. Chapman secoua la tête. Avant de commencer, il avait besoin d'une bière. Il sortit et se rendit à la cuisine.
Il venait de refermer la porte du réfrigérateur lorsque Jessie apparut. Souriante, elle s'approcha de lui et l'embrassa. Ils s'étaient rencontrés au commissariat où Jessie s'était plainte d'un vol de voiture, voilà cinq ans. Depuis, ils étaient mariés. Avant cela, le commissaire était un célibataire endurci.
— Tu as été à l'enterrement ? demanda-t-elle.
— Oui et tu veux que je te dise ; il faudrait qu'on tue des gens plus souvent, ironisa Chapman. Ce qui me rassure, c'est que tout le monde avait l'air aussi désorienté que la police... Tout le monde sauf Laïs.
Jessie fronça les sourcils.
— Que voulais-tu dire par "sauf elle" ?
— Je ne sais pas comment expliquer… Elle m'a fait une impression bizarre. Elle était d'un sang-froid incroyable, comme si ce qui se passait ne la concernait pas vraiment. C'était sans doute le choc. Je t'ai dit qu'elle avait découvert le corps ?
— Oh non... souffla Jessie. D'après ce que j'ai compris...
— Il était mutilé, oui. Un voisin a appelé la police. Quoi qu'il en soit, cette fille avait l'air d'avoir des tripes en béton. Voir sa mère, même adoptive, dans un état pareil... Ça m'étonnerait qu'elle dorme en paix, après ça.
— Je suis désolée de n'avoir pas pu me libérer, sinon je serais venue. Que s'est-il passé, à ton avis ?
— Justement, j'aimerais bien le savoir. Ça ressemblait à une attaque d'animal sauvage. Toutefois on n'a retrouvé aucune trace et pas un animal susceptible de causer de tels dégâts en vue. En fait, on dirait qu'elle a été tuée par un fantôme.
— Télékinésie ? avança Jessie.
Chapman sourit.
— Jess, on est dans la réalité, rappela-t-il.
— Et alors ?
— Et alors, et alors... Il y a sûrement une autre explication. Tu me vois arriver au commissariat en criant : "Ça y est les gars, j'ai trouvé ! Il s'agit d'un cas paranormal, attendez que je vous explique. Quelqu'un a tué Sam par la force de sa volonté !". Je me ferais embarquer tout de suite. D'ailleurs, pourquoi l'avoir écharpée ainsi ?
— N'empêche, ton histoire est étrange.
— Je te l'accorde. On...
La sonnerie du téléphone l'interrompit. Il se rendit dans le couloir et décrocha.
— Oui ?... Laïs !?
Jessie leva les yeux de la salade qu'elle était en train de préparer.
— Calme-toi, Laïs. Où es-tu ?... Chez ton grand-père... Il s'est passé quelque chose ?... Calme-toi...
Il posa sa main sur le combiné.
— Elle est terrifiée. Si elle venait ici ?
— Une protection rapprochée, hein ? Pourquoi pas ? Personnellement ça ne me dérange pas.
Il reprit sa conversation téléphonique.
— Écoute, tu pourrais venir habiter chez moi un moment. Jessie, ma femme, est d'accord... Non, non, ça ne nous dérange pas. On a une chambre d'ami... Tu es sûre ?... Je peux venir te chercher si tu... Bien, comme tu voudras. Demain, alors... C'est ça, bonne nuit.
Il raccrocha.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Jessie.
— Le contrecoup, je suppose. Elle était en larmes et m'a avoué avoir peur. Je lui ai proposé de venir... Que pouvais-je faire d'autre ?
— Tu as bien fait.
— Seulement, elle arrivera demain.
Jessie eut un regard interrogateur.
— Vu comme elle paraissait effrayée, j'aurais plutôt cru que c'était une urgence, expliqua-t-il.


Elle emménagea chez eux le lendemain matin. C'était une belle journée d'automne ; le soleil brillait et il ne soufflait qu'une petite brise.
— Jessie ! Laïs est là, appela Chapman en voyant la jeune fille sur le pas de la porte.
Il s'effaça pour la laisser passer et, au moment où elle pénétrait dans la maison, le commissaire sentit un courant d'air littéralement glacial s'engouffrer dans le vestibule. Perplexe, il jeta un coup d'œil au temps qui régnait dehors et referma la porte.
À ce moment, Jessie arriva. Elle était vêtue d'un jeans et ses cheveux blonds coiffés en queue de cheval étaient noués d'un foulard rouge.
— Bienvenue chez nous, Laïs ! s’exclama-t-elle en souriant. Je suis Jessie. Je préfère te montrer ta chambre tout de suite... Tu permets que je te tutoie ?
— Bien sûr.
Les deux femmes montèrent à l'étage et Chapman se retrouva seul dans le couloir. Lui et Jessie n'avaient pas d'enfant, et il savait que son amie était heureuse de cette jeune présence.
La sonnerie du téléphone retentit soudain et il décrocha.
— Chapman, dit-il.
— Salut, Henri. C'est moi.
Le commissaire reconnut la voix de son meilleur ami. L'inspecteur Peter Sevelle devait appeler du commissariat.
— Alors, quelles sont les nouvelles ? Ne me dis pas qu'on a trouvé un autre cadavre à moitié dévoré !
— Non, rassures-toi ! J'ai au contraire d'excellentes nouvelles, répondit Peter. Tu te souviens de ce clochard, Basile Hollard, soi-disant attaqué par des chiens errants en 1969 ?
— Un clochard ?... Ah oui, ça y est ! Cette affaire est classée, non ? Qu'est-ce que... Non, c'est impossible !
— Pourquoi pas ? Après tout il s'agit de la même chose ! Un être humain atrocement mutilé. J'ai contacté le médecin-légiste qui s'était occupé de l'autopsie, et en fouillant dans ses notes, il a avoué avoir fait son travail à la légère.
— Que veux-tu dire ? demanda Chapman qui avait très bien compris.
— Que, d'après lui, il ne pouvait s'agir de l'attaque d'un canidé. L'enquête a été arrêtée parce que ça arrangeait tout le monde !
— C'est vrai que c'est impardonnable... Enfin tout ceci n'a pas de sens ! Cette affaire date de 1969 ! Pourquoi un tel laps de temps se serait-il écoulé ? De plus, s'il s'agit d'un félin... On aurait entendu parler de lui plus souvent, non ?
— Ah, toi aussi tu perds pied, constata Peter. Figures-toi que j'ai retrouvé un témoin oculaire du meurtre du clochard. Un certain Rodriguez. Il vit avec des bohémiens, pas très loin d'ici. On pourrait aller le voir avant qu'ils ne lèvent le camp.
— Oui… Il faudra faire attention à ce qu'il raconte. Un témoin qui réapparaît comme ça...
— Bah ! C'est mieux que rien, non ?
— Exact. Je commençais à me demander si je ne rêvais pas de toute cette histoire. En tout cas, c'est du bon boulot. On se retrouve cet après-midi au commissariat.
— OK. Salut.
Chapman raccrocha, songeur. Il aurait tout de même pu y penser plus tôt !


Les Bohémiens avaient installé leur campement dans la prairie bordée de la forêt, en contrebas de la route. Des enfants couraient et criaient entre les caravanes ; les femmes faisaient pendre leur linge humide sur des fils ; les hommes, assis sur des chaises de jardin, parlaient entre eux et des chiens maigres se disputaient les restes d'un repas, tandis que flottait dans l'air une odeur de maïs et de confiture.
Comme ils avançaient dans le camp, Chapman sentit se poser sur eux des regards chargés de curiosité et de suspicion. Il avisa une jeune femme qui, assise, tenait un nouveau-né dans les bras. À côté d'elle, une vieille femme aux yeux éteints se balançait dans un fauteuil à bascule.
— Pardon, mesdames, fit le commissaire. Nous cherchons M. Rodriguez. On nous a dit qu'il était ici.
— Il est là-dedans, répondit la jeune femme en désignant une caravane. Qu'est-ce que vous lui voulez ?
— Nous désirons simplement lui poser quelques questions, expliqua Peter en approchant, suivi de Laïs (elle avait tellement insisté pour les accompagner !).
À ce moment, un feulement sinistre leur fit lever la tête. Un chat noir se tenait sur le toit d'une roulotte et les fixait de ses prunelles dorées. Ses babines se retroussèrent sur des dents aiguës et il se hérissa. Il sauta à terre et Laïs poussa un cri de surprise et de douleur : l'animal l'avait griffée à la joue. Elle y porta la main et la retira ensanglanté. Ses yeux bleus se vitrifièrent, puis s'assombrirent pendant qu'elle fusillait le chat du regard. Celui-ci miaula et recula vivement, visiblement effrayé, avant de se faufiler sous la caravane.
Tout s'était passé en quelques secondes.
— Laïs, ça va ? demanda Chapman en lui tendant un mouchoir en papier.
Elle hocha la tête et pressa le mouchoir sur la griffure. Ses yeux avaient viré au bleu marine et ses joues s'étaient empourprées sous l'effet de la fureur. Il sembla au commissaire qu'elle luttait pour rester calme.
— Je parie que tu regrettes de nous avoir accompagnés, dit Peter.
Elle se força à sourire :
— Je suppose que ce sont les risques du métier !
Son sourire avait quelque chose de sarcastique.
— Excusez-le, intervint alors la jeune femme. Je ne sais pas pourquoi il a fait ça. C'est la toute première fois qu'il griffe quelqu'un.
— Ce n'est rien. Vraiment.
La jeune fille paraissait s'être reprise et son sourire avait l'air plus naturel.
— Venez avec moi, je vais vous désinfecter ça, proposa la femme en se levant.
Laïs jeta un coup d'œil au commissaire et il comprit qu'elle hésitait.
— Vas-y, dit-il. De toute façon, tu ne peux pas assister à notre entrevue.
Une lueur de contrariété apparut dans les prunelles sombres de l’adolescente. Elle parut sur le point de répliquer vertement. Finalement, elle accepta de suivre la femme.
— Ça commence bien ! commenta Peter.
— Tu l'as dit ! fit Chapman, encore sous le choc de la scène.
Qu'est-ce qu'il lui avait pris, à ce chat ?
Ils se détournèrent et allèrent frapper à la porte de la caravane désignée. Un homme leur ouvrit.
— Monsieur Rodriguez ? dit le commissaire en montrant sa plaque.
— Oui, oui, c'est moi. Entrez.
Rodriguez referma la porte sur eux et les invita à s'asseoir. La petite table était encombrée de morceaux de cuir et d'outils.
— J'étais en train de réparer une paire de chaussures, expliqua-t-il.
— Il paraît que vous étiez présent au meurtre commis il y a onze ans sur monsieur Basile Hollard, commença Chapman.
— C'est vrai. J'ai tout vu, comme je vous voie.
Peter remarqua que les mains de l'homme s'étaient mises à trembler, presque imperceptiblement. Le commissaire poursuivit son interrogatoire.
— Pourquoi n'avez-vous pas appelé la police, à l'époque ? Pourquoi vous montrer seulement maintenant ?
— C'est que... Je pensais, non, je savais qu'on ne me croirait pas. Je ne voulais pas être mêlé à ça. En lisant le journal, j'ai appris ce qui s'était passé avec cette femme. C'est la même chose... j'en suis sûr. C'est trop grave pour que je me taise encore. Alors tant pis si vous me riez au nez. Je sais ce que je sais.
— Que savez-vous ?
— Ce soir là, j'étais dans une ruelle d'Amarte-La-Jolie. Je vivais pas encore avec les gitans et j'étais comme qui dirait un clodo, moi aussi. Après ce qui s'est passé, j'ai été bien content de ne plus être seul ! Basile était avec moi.. Y 'avait comme une présence dans l'air. C'était assez effrayant. L'autre... Le pauvre vieux...
Il s'interrompit. Ce qu'il avait vu l'avait visiblement effrayé.
— Quelque chose l'a prit par le col... reprit-il. Il s'est soulevé à un bon mètre du sol... Et il y avait personne ! Vous entendez ? Personne ! À part nous deux, la ruelle était déserte. Le pauvre est allé heurter le mur, comme si on l'y avait rejeté violemment. Il est tombé ou plutôt il a glissé à terre et je... j'ai vu son ventre s'ouvrir. Comme ça, tout seul ! Il hurlait, c'était horrible. J'étais terrifié et je me suis enfui. Vous savez, des fois je continue à entendre ses cris. Dans mes rêves.
Voyant qu'il avait terminé, le commissaire prit la parole :
— Monsieur Rodriguez, vous espérez que nous allons croire une histoire pareille ? Vous étiez seul avec lui, au moment où il a trouvé la mort. Cela fait de vous un suspect idéal.
— Oh, je sais bien, répondit Rodriguez. Laissez-moi vous dire une chose, commissaire : que vous m'arrêtiez ou non ça ne changera rien. Ce qui a tué Basile et cette femme ne s'en arrêtera pas là, je le sais. Ça continuera.
— N'empêche, cette histoire est...
— Ridicule ? Bien sûr. Voilà pourquoi je me suis tu. Je savais bien qu'on me prendrait pour un dingue.
— Il faisait sombre dans cette ruelle, non ? intervint Peter.
— Pas suffisamment pour ne pas voir ce qui se passait ! Je vous le dis, ça ne s'arrêtera pas... assura Rodriguez en secouant la tête.
Ils se quittèrent un peu plus tard.
— Qu'est-ce que tu en pense ? demanda Chapman à Peter pendant qu'ils traversaient le camp.
— Soit il est fou, soit il dit vrai. Si c'est le cas, on vient d’entrer dans la quatrième dimension... Je ne crois pas qu'il soit coupable. Qu'a-t-il à gagner avec son histoire ? Tu as vu comme il semblait effrayé par l'évocation de ces souvenirs ?
— C'est vrai mais gardons un œil sur lui. Il est hors de question de le laisser quitter Amarte-La-Jolie, même si les bohémiens lèvent le camp, décida le commissaire. Va déjà à la voiture, je vais chercher Laïs.
Ils se séparèrent et Chapman interrogea quelques bohémiens. Rodriguez n'avait pas une réputation de menteur et ce n'était pas son genre de raconter des histoires à dormir debout.
Se retournant, le commissaire aperçut Laïs. Sur sa joue, l'égratignure était presque cicatrisée... Elle souriait d'un air satisfait. Elle se détourna et se dirigea vers la voiture. Quelques minutes plus tard, celle-ci démarrait.


Tout en jouant, les enfants du camp s'approchèrent des poubelles. Il y avait sûrement pleins de choses à récupérer à l'intérieur. De quoi bricoler un peu... Leurs petites mains fouillèrent à l'intérieur, trouvant mille trésors. La chasse était bonne et tant pis pour les mères qui les gronderaient ensuite ! Le jeu d'abord.
Soudain, l'un d'eux cessa de rire. Sa frimousse devint toute pâle.
— Qu'est-ce que t'as Julio ?
Julio répondit en sortant le chat de la poubelle. Les enfants frémirent ; l’animal avait les yeux crevés et le cou brisé.

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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Sam 10 Avr 2010 - 5:06

CHAPITRE TROIS


Le lendemain, Chapman se rendit au lycée où il avait pris rendez-vous. Il souhaitait s'entretenir avec le directeur à propos de Laïs. Tant qu'à faire... Il traversa la cour déserte et nota au passage la présence de trois bâtiments : la cafétéria en dessous de laquelle un préau abritait des casiers, le gymnase et l'aile principale, où se trouvaient les salles de classe.

Le commissaire entra dans celle-ci et rencontra immédiatement l'intendant. Ce dernier lui indiqua le chemin du bureau du directeur. Arrivé dans un large couloir, après avoir monté des escaliers en imitation de marbre gris, Chapman vit venir un homme à lui. C'était le directeur, monsieur Brown.

— Monsieur Chapman, bonjour, salua-t-il en lui serrant la main. L'intendant vient de me prévenir de votre arrivée par interphone. Par ici.

Il le conduisit à son bureau, tout au fond du couloir, et l'invita à s'asseoir. Le commissaire prit place sur un siège de cuir noir.

— Je suis désolé pour Samantha Sanders, commença Brown.

— Sa fille adoptive, Laïs, est scolarisée dans cet établissement.

— En effet.

— Quel genre d'élève est-elle ? demanda Chapman.

Le directeur jeta un coup d'œil sur un dossier posé sur son bureau.

— Apparemment, c'est une excellente élève, sérieuse et appliquée. Ses professeurs en sont satisfaits. D'après ses résultats, je peux dire qu'elle bien partie pour décrocher les félicitations, ce trimestre. J'ai remarqué qu'elle gardait ses distances par rapport aux autres. Elle participe en classe bien qu'étant plutôt calme et se joint parfois à des camarades, aussi je ne pense pas que ce soit par timidité. On dirait plutôt qu'elle préfère la solitude. Je l'ai souvent vue seule, sur un banc.

— C'est elle qui a découvert le corps de Samantha, mardi dernier.

— Oui, oui... C'est vraiment étrange. Écoutez, je n'étais pas là quand c'est arrivé. Vous pouvez toujours parler à monsieur Carper, son professeur d'économie, proposa Brown. C'est sa classe qu'elle a quittée si précipitamment.

À ce moment, une sonnerie retentit. Le directeur sourit :

— Justement, voilà la récréation de dix heures. Venez avec moi, nous allons l'attendre près de la salle des professeurs.

Ils quittèrent le bureau et se dirigèrent vers une autre pièce, dans laquelle ils n'entrèrent pas tout de suite. Les élèves se répandirent dans les couloirs et empruntèrent l'escalier pour se rendre dans la cour. Tout cela dans un brouhaha monstre. Beaucoup leur jetèrent un regard. L'homme à côté du directeur était le commissaire. Il avait été interrogé par les reporters du journal télévisé de samedi soir. Que faisait-il là ?

Un petit homme rondouillard se fraya un chemin dans la marée humaine et parvint jusqu'à la salle des professeurs. Après les présentations, les trois hommes entrèrent dans la pièce.

— Il s'est passé quelque chose avec Laïs Sanders, la semaine dernière. Pouvez-vous m'en parler ? demanda Chapman.

— Ma foi... Je faisais le cours, comme d'habitude, répondit Carper en rangeant sa serviette dans son casier.

Il se dirigea ensuite vers le distributeur de boissons.

— Café ? proposa-t-il.

Devant les négations de ses interlocuteurs, le professeur se servit et se tourna vers eux.

— Je ne peux pas expliquer ce qui s'est passé, reprit-il après une gorgée. Tout allait bien, jusqu'à ce que je m'aperçoive que Laïs ne suivait plus. Je l'ai interrogée, pensant la piéger. Elle m'a regardé. Je... Mon Dieu, je n'oublierai jamais ce regard. Ses yeux... ils étaient sombres et me fixaient froidement. J'ai senti une douleur à la gorge, une sensation d'étouffement. Puis plus rien. Elle s'est levée et est sortie dans le couloir. Je me suis lancé à sa suite, bien sûr. Elle paraissait vraiment bouleversée et a crié qu'il s'était passé quelque chose. Elle s'est enfuie. Vous connaissez la suite.

— Vous dites avoir senti une douleur au moment où elle vous a regardé ? releva Chapman.

Le professeur hocha la tête.

— Oui, mais vous savez, c'est sûrement dû au tabac. Je m'étais pourtant promis d'arrêter. Va falloir que je m'y mette.

— Quelle heure était-il ?

— Neuf heures et quart, approximativement.

— La police a été appelée à neuf heures trente-deux. Il y a un quart d'heure du lycée jusque chez Samantha. Laïs n'avait pas le temps de faire quoi que ce soit... Encore une chose, monsieur Carper, j'ai cru comprendre que ses yeux étaient sombres. Or, pour autant que je sache, ils sont bleus.

Carper hocha la tête.

— C'est vrai mais cette fois là... Je vous jure, ils étaient presque noirs. J'ai peut-être eu une hallucination... Tout ce dont je suis vraiment sûr, c'est que j'ai eu une trouille bleue quand elle m'a regardé.

— Depuis, plus d'incident ?

— Non, maintenant ça va. C'est comme si rien ne s'était jamais passé. Chapman quitta les deux hommes un peu plus tard. Il ne remarqua pas, pendant qu'il descendait les marches, la silhouette qui se détachait d'un coin d'ombre.

Elle le regarda partir, songeuse, puis elle tourna la tête vers la salle des professeurs. Lorsque le directeur en sortit quelques secondes plus tard, le couloir était désert.



L'après-midi, deux classes se réunirent dans la cour. Les professeurs de biologie, messieurs Gérard et Legrand, avaient organisé une petite sortie au musée d'une ville voisine. Comme le bus était déjà là, ils firent monter les élèves par ordre alphabétique.

Vingt minutes plus tard, ils étaient arrivés. On recommanda aux élèves de rester groupés et de respecter le silence. Évidemment, cela ne semblait pas du ressors des éternelles pipelettes qui échangeaient leurs commentaires à mi-voix, s'attirant ainsi les reproches de leurs professeurs.

Un guide les conduisit dans une vaste salle, où des reconstitutions de mammouths dressaient leurs impressionnantes défenses. Plus loin, des mannequins représentant l'homme préhistorique étaient figés dans des attitudes spécifiques comme la chasse et la fabrication d'outils en silex, que contenaient d'ailleurs quelques vitrines. Les élèves se turent pour écouter le guide qui commença à commenter l'ère glacière. Certains, pour se rendre intéressants, baillèrent ostensiblement. Néanmoins, dans l'ensemble, personne n'avait l'air mécontent de cette visite.

Laïs n'écoutait pas. Les mots glissaient sur elle sans l'atteindre, comme si elle était sous une cloche de verre. Ou plutôt comme si elle avait la tête sous l'eau et qu'elle entendait les bruits assourdis de l'extérieur. Son regard parcourut la salle, les murs couverts de vitrines, les reconstitutions...

Elle quitta la pièce et se retrouva dans une autre salle, peut-être plus vaste que la précédente. Cette fois-ci, c'était des animaux qui la fixaient de leurs yeux sombres. Elle sourit en voyant un tigre à dents de sabre et des tortues géantes. Tournant sur elle-même, elle leur accorda un regard d'ensemble et recula. Elle commençait à avoir faim. Qu'y avait-il plus loin ? Elle se retourna.

Et hurla.



Le guide s'interrompit. Allons bon, que se passait-il ? Tout le monde se précipita dans la direction du cri perçant qui venait de retentir. Un hurlement de terreur.

Ils s'arrêtèrent dans une autre salle. Laïs était là, immobile. Elle ne criait plus mais elle était livide et tremblait comme une feuille agitée par le vent. Son regard empli d'un effroi sans nom était fixé sur... Sur la reconstitution osseuse d'un tyrannosaurus rex ouvrant ses puissantes mâchoires.

Les professeurs s'approchèrent de Laïs en faisant taire les élèves qui murmuraient et commençaient à rire.

— Laïs ? Que se passe-t-il ? fit l'un d'eux, dérouté.

La jeune fille ne répondit pas. Elle continuait de trembler, les yeux sombres et vitreux. Un filet de sang coula de sa narine et macula sa bouche et son menton. Comprenant qu'elle faisait – ou allait faire – une crise de nerf, Legrand jeta un regard à son collègue, qui, saisissant le message, fit évacuer la salle, à l'aide du guide et des gardiens apparus entre temps.

— Laïs, calme-toi. Calme-toi. Tout va bien.

Le professeur essaya de l'apaiser. En vain. Elle paraissait hors d'atteinte. Soudain, ses yeux se révulsèrent et ses lèvres se retroussèrent pendant qu'elle faisait entendre un bruit à mi-chemin entre le grondement d'un loup et le feulement furieux d'un chat.

Les autres adultes revinrent à ce moment là. Le professeur se tourna vers eux avec une mimique perplexe. Lorsqu'il regarda Laïs à nouveau, la jeune fille paraissait calmée. Mieux ; ses yeux turquoise reflétaient une parfaite conscience.

Legrand tressaillit.

— Laïs... Est-ce que ça va ? demanda-t-il.

— Bien sûr, pourquoi ?

Elle avait répondu calmement. Elle parcourut la salle du regard et celui-ci s'attacha un moment sur le tyrannosaure. Sauf que cette fois, il était impassible. Cette vision ne lui faisait plus aucun effet. Elle se détourna.

— Où sont les autres ? voulut-elle savoir d'un air innocent.



Le commissaire fut mis au courant de la situation quelques minutes plus tard. Laïs était assise dans une salle de classe vide. Chapman avait tenté en vain de la faire parler ; elle niait tout ce qu'avaient pu raconter ses professeurs. À croire que ceux-ci l'avaient confondue avec une autre.

— Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce qui se passe, Laïs ? essaya-t-il encore. Tu es assez âgée pour comprendre que je ne t'accuse de rien mais d'après un de tes professeurs, tu as eu un comportement anormal tout à l'heure.

Comme elle ne répondait pas, il continua.

— Il paraît que tu as fait une crise de nerf. Devant la reconstitution d'un dinosaure. Un... Tyrannosaure, je crois. Pourquoi ?

— C'est ridicule, je n'ai pas eu peur, siffla-t-elle enfin entre ses dents.

— Pourtant tu as crié. Monsieur Legrand affirme...

— Il s'est trompé ! Ce n'est pas moi qui ai eu peur...

Elle se tut subitement, comme si elle était allée trop loin.

— Vraiment ? fit Chapman. Alors qui était ce ?

Elle baissa la tête.

— Je ne sais pas. J'ai dit ça comme ça, murmura-t-elle. Je ne sais pas ce qui s'est passé, je vous jure. Je ne sais rien.

— Laïs...

— Il faut que j'aille rejoindre ma classe. Je peux partir ? S'il vous plaît !

— Rien ne presse. Il ne te reste qu'une heure de cours, de toute façon, non ? Je crois que tu es plus perturbée que tu ne le penses par la mort de Samantha.

Elle hocha la tête et sourit.

— Oui, ça doit être ça. Je peux partir, maintenant ? demanda-t-elle comme si le problème venait de trouver sa réponse et qu'il n'y avait plus lieu d'en discuter.

— Peut-être faudrait-il que tu voies quelqu'un... proposa Chapman. Ce n'est pas bon de rester ainsi, avec le choc que...

Il s'interrompit. La tête rejetée en arrière, elle riait.

Lorsqu'elle le regarda de nouveau, ses yeux d'un bleu marine avaient quelque chose de sarcastique. Ce fut pourtant d'une voix douce qu'elle parla :

— Laissez-moi tranquille, commissaire.

Malgré la douceur de sa voix, cette phrase sonnait comme un ordre.

— Vous pourrez m'envoyer chez tous les psy que vous voudrez, ça ne changera rien, poursuivit-elle. Ce n'est pas en vous acharnant sur moi que votre enquête avancera. Enfin, si ça vous fait plaisir... Pourquoi pas ?

— Je disais ça pour toi, Laïs.

— Hum... fit-elle, la tête penchée sur le côté. On fera ce que vous voudrez, très cher.

Elle se leva.

— Vous comptez me garder ici encore longtemps ? Parce que dans ce cas, j'aimerais appeler mon avocat.

— Tu en as un ?

— Je trouverai.

— Si tu veux partir, alors vas-y, concéda le commissaire.

Il ne pourrait rien savoir si elle avait décidé de se taire. De même qu'il ne pouvait pas l'obliger à voir quelqu'un. Elle se braquerait et cela ne donnerait rien de bon. Non, il valait mieux attendre un peu. Ne serait ce que pour voir se confirmer ou s'effacer ses soupçons...

Elle lui adressa un sourire radieux. Où donc était passée la jeune fille introvertie du début de l'entretien ?

— Merci, commissaire, dit-elle. Je ne voudrais pas manquer les cours.

Sur ce, elle sortit. Dans le couloir, son expression changea subitement. Elle soupira et leva les yeux au plafond.

Des yeux d'un noir de jais.



Elle téléphona au commissaire un peu plus tard pour le prévenir qu'elle resterait après les cours. Elle avait en effet un travail à terminer et voulait le faire en salle d'étude. Elle n'en aurait pas pour longtemps.

C'est pourquoi elle était assise à une table au C.D.I. Il était dix-sept heures et il commençait à faire sombre. Le lycée, débarrassé de la plupart des élèves, s'en trouvait plus agréable. Quel calme, enfin ! Pourquoi n'y avait-il pas classe pendant la nuit ? Après tout, cela ne faisait aucune différence. Pas pour elle.

Elle lut attentivement les ouvrages qu'elle avait empruntés et se sentit envahie de rage et de frustration. Il n'y avait rien là-dedans. Rien qui puisse l'aider, rien qui puisse lui dire...

— Salut Laïs, qu'est-ce que tu fais encore là ?

Un garçon dont le regard émeraude contrastait avec ses cheveux bruns se tenait devant elle. Qui... Ah oui, Kevin.

— Ne me dis pas que tu es collée ! reprit-il.

— Non, murmura-t-elle.

Kevin fronça les sourcils. On aurait presque dit qu'elle ne le reconnaissait pas. Peut-être couvait-elle quelque chose ; elle semblait étrangement apathique et ses yeux assombris étaient vitreux. Avait-elle de la fièvre ?

Il s'assit en face d'elle.

— Eh, ça va ? demanda-t-il.

Elle ne répondit pas et continua de le fixer de ce regard qui commençait à le mettre mal à l'aise. Car il n'était plus vitreux.

— Tu lis quoi ?

Il saisit le livre dans l'intention de regarder. Aussitôt, la couverture se rabattit brusquement, coinçant ses doigts. Il ne put réprimer un cri de surprise et de douleur : l'ouvrage avait la taille d'un dictionnaire. Il se dégagea et, une fois encore, plongea dans les yeux sombres de la jeune fille – il n'avait jamais remarqué qu'ils étaient sombres à ce point... Il aurait juré que ce petit incident lui avait plu. Pourquoi en était-il si sûr, puisqu'elle ne souriait pas ? Une impression, voilà tout.

La couverture du livre, d'un noir uniforme, ne présentait aucune indication.

— Kevin...

Elle avait parlé d'une voix si basse qu'il douta de l'avoir entendue. Elle tendit la main et frôla le dos de la sienne. Une caresse ayant la douceur et la légèreté d'une plume.

— Laïs, pourquoi tu... Aaaaah !

Il sursauta. Sur sa main, des griffures sanguinolentes, diablement douloureuses. Comment avait-elle fait ? Elle l'avait à peine touché ! Elle souriait. Du regard, il chercha la documentaliste. Personne. Le C.D.I. était désert. Il était seul avec elle. Il ne comprenait rien à ce qui se passait, mais il était sûr d'une chose.

Cette fille là n'était pas Laïs.

Il se leva, partagé entre le désir de fuir et la crainte de passer pour un lâche.

— Kevin... reprit-elle.

Horrifié, l'adolescent abaissa son regard sur sa chemise. Elle commençait à s'imbiber de sang. Il recula en secouant la tête, incrédule. Maintenant, il avait vraiment peur.

— Laïs, arrête...

Elle se redressa, l'œil vif, comme aux aguets. Il suait la peur par tous les pores de la peau et reculait toujours.

— Je t'en prie, laisse-moi, Laïs... supplia-t-il encore.

Elle sourit.

— Va-t'en !! gronda-t-elle soudain.

Il se retourna et courut vers la porte. Il avait la sensation que quelque chose le suivait, prêt à bondir. Il éprouva une douleur à la cheville, comme si on l'avait griffé là, et il sentit le sang couler. Boitant, haletant, il parvint à la porte qu'il tenta d'ouvrir. En vain, celle-ci était fermée à clé... ou bloquée.

— Tu sais certainement qu'il n'est pas dans ton intérêt de raconter cela à qui que ce soit, n'est-ce pas ? insinua la fille d'une voix doucereuse.

Il se battit encore avec la porte quelques instants, le temps de devenir fou, puis elle s'ouvrit. Comme si elle n'avait jamais été fermée. Il se retrouva dans le couloir, tremblant. Que se passait-il ?

La porte se referma brusquement.

En s'éloignant, Kevin comprit qu'il ne pourrait rien dire. Qui le croirait ? Et elle, qu'est-ce qu'elle lui ferait ?

Restée seule, elle se renversa sur sa chaise. Son regard de jais scrutait la nuit par les fenêtres, songeur, pendant que, machinalement, elle arrachait les pages de l'encyclopédie pour en faire des boulettes de papier.

Elle n'avait pas tué le garçon. Elle avait une autre faim à assouvir, plus importante. Elle devait savoir.

Elle eut soudain dans la bouche un goût d'humus et de feuilles mortes. Pendant un moment, sa vision se troubla. Prise de vertige, elle se pencha en avant, la tête dans les mains. À ses pieds, les boulettes de papier s'enflammèrent et se consumèrent jusqu'à ce qu'il n'en reste rien. Puis, tout devint noir.


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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Mer 14 Avr 2010 - 5:53

CHAPITRE QUATRE


— Elle a parfois un comportement étrange, déclara Chapman.
— Comment cela ? demanda Peter.
Ce mardi matin, ils étaient tous deux au commissariat, dans le bureau du commissaire.
— Hier après-midi, par exemple. Elle a piqué une crise de nerf au musée. Tu me diras que c'est dû au contrecoup, que c'est normal après le choc qu'elle a subi, mais d'après son professeur, elle était comme emplie de terreur et de rage. Elle paraissait prête à griffer et à mordre et tout à coup, elle s'est calmée. Plus tard, elle a nié avoir eu un tel comportement. Je l'ai interrogée, bien sûr, et j'ai moi-aussi remarqué quelque chose.
Peter eut une mimique interrogative.
— Au cours de l'entretien, j'ai parlé à une Laïs que je ne connaissais pas, expliqua Chapman. Elle a subitement changé d'attitude. Elle était… pleine d’assurance, voire condescendante. J’ai vraiment eu l’impression d’avoir une autre personne en face de moi. Et...
— Et quoi ?
— Je me fais sans doute des idées, mais tu as remarqué comme ses yeux s'assombrissent lorsqu'elle est contrariée ?
— C'est possible. Je n'ai rien remarqué de spécial... Si ! Chez les gitans, quand ce chat l'a attaquée, on aurait presque dit qu'elle allait lui sauter dessus et l'écharper ! Elle s'est calmée ensuite.
Le commissaire hocha la tête.
— Cet animal semblait effrayé, ajouta-t-il. Tu te rappelles comme il a reculé ? C'était de Laïs dont il avait peur. Quant à ces brusques changements de comportement... Tout cela m'amène à penser qu'elle souffre peut-être d'une sorte de dissociation de la personnalité. Je lui ai proposé de voir quelqu'un.
— Ce serait elle qui...
— Pas consciemment. Si elle est malade, elle ne doit pas se rendre compte de ce qu'elle a fait. Je sais qu'elle aimait Samantha. Il est certain qu'elle ne l'aurait jamais tuée si elle ne souffrait pas d'un dédoublement. Cela expliquerait ses sautes d'humeur. Évidemment, je ne suis pas psychiatre.
— Comment aurait-elle fait pour tuer Samantha en deux minutes ? protesta Peter. Et Basile Hollard ? N'oublie pas qu'elle n'avait que cinq ans à l'époque. D'ailleurs, pourquoi se serait-elle calmée pendant onze années ?
— Il y a aussi les blessures caractéristiques d'une attaque d'animal sauvage... compléta Chapman. Je sais, c'est dur à avaler. Il se peut très bien qu'elle n'y soit pour rien, mais je persiste à croire qu'elle devrait voir quelqu'un. Ne serait ce que parce qu'elle a subi un choc en voyant sa mère dans un tel état.
— C'est sans doute à cause de cela qu'elle est parfois bizarre, plaida Peter. Elle était certainement normale avant la mort de Sam, non ?
— Il n'y a qu'un moyen de vérifier. Parlons à son grand-père.
— Bonne idée. Je vais essayer d'obtenir un rendez-vous le plus tôt possible.


— Kevin !
Le garçon se retourna.
Vêtue d'un chemisier blanc et d'un jeans, un bandeau turquoise assorti à ses yeux dans ses cheveux noirs, Laïs le regardait. Il était midi et les élèves allaient déjeuner. Ils monteraient à la cafétéria après avoir rangé leurs sacs dans les casiers, sous le préau. Peu à peu, le large couloir se vidait.
— Heu... Il faut que j'y aille ! bredouilla Kevin en faisant mine de se diriger vers l'escalier.
Il avait un bandage à la main gauche et une béquille. Laïs vint se placer devant lui.
— On dirait que tu m'évites constata-t-elle. Pourquoi ?
Elle considéra la béquille et le pansement, et pâlit.
— Tu veux que je t'aide à descendre l'escalier ? proposa-t-elle.
— Non ! Je peux me débrouiller seul, ce n'est qu'une égratignure !
C'était vrai. Malgré l'impressionnante quantité de sang qu'il avait perdu, ce qu'elle lui avait fait au torse n'était en fait qu'une estafilade. La blessure à sa cheville était cependant assez douloureuse pour le faire boiter. Il avança.
— Kevin !
Il se retourna. Elle avait les larmes aux yeux. Était-ce bien la même fille qu'hier soir ? Elle paraissait désolée.
— Enfin, qu'est-ce que tu as, Laïs ? demanda-t-il en s'approchant. Qu'est-ce que tu as ?
— Je te demande pardon, Kevin. Pour ce qui a pu se passer.
Pour ce qui a pu se passer ?
— Tu ne te rappelles pas ?
Elle secoua la tête.
— C'était au C.D.I., hier soir.
— Au C.D.I. ?
Manifestement, elle n'en avait aucun souvenir.
— Je ne me souviens de rien, marmonna-t-elle. C'est toujours comme ça.
— Écoute Laïs, je t'aime bien, t'es une chic fille, même si tu ne te joins pas souvent aux autres. N’empêche que tu m'inquiètes. Qu'est-ce qui se passe ?
Elle soupira à travers ses larmes.
— Elle s'est réveillée, murmura-t-elle.
— Qui, Laïs ? Qui ?
Elle ne répondit pas. Elle frissonna et, en effet, la température parut chuter brusquement. La jeune fille baissa la tête et lorsqu'elle la releva, ses yeux étaient emplis d'effroi.
Des yeux bleus marine, et qui continuaient à s'assombrir.
Kevin recula. Il avait déjà vu ce regard là, et cela ne lui disait rien qui vaille.
— Tu as raison, Kevin. Il vaudrait mieux que tu partes, conseilla-t-elle.
Il recula encore.
— Va-t'en. Vite !!
Il ne se fit plus prier. Aussi rapidement que le lui permettait sa cheville, il descendit les marches. Arrivé en bas, il s'assura qu'elle ne l'avait pas suivi. Une sueur froide dégoulina le long de son dos quand il se rappela qu'elle n'avait pas besoin de le faire.
Il prit le chemin de la sortie. En plus de sa peur, il se sentit envahi de compassion pour Laïs. Quoi qu'il se passe, elle avait besoin d'aide.


Carl Peterson, le grand-père de Laïs, les reçut chez lui à quatorze heures trente. Sa maison était située en retrait d'une petite commune distante d'une dizaine de kilomètres d'Amarte-La-Jolie.
— Monsieur Peterson, ne trouvez-vous pas Laïs étrange, quelques fois ? demanda Chapman.
Ils étaient installés autour de la table de la salle à manger, pièce au parquet ciré et aux meubles sombres. Sur le manteau de la cheminée, des statuettes de bronze côtoyaient des photographies dans des cadres argentés. Sur l'un des murs, une horloge ouvragée égrenait inlassablement ses minutes.
— Je me souviens que Nora s'est inquiétée, un moment, répondit Carl. En fait, maintenant que j’y pense, je crois que ça a commencé le jour de l’anniversaire de Laïs. Elle s’est brusquement isolée de la fête pour bouder dans son coin, sans raison. C’est juste après qu’elle s’est mise à parler avec un compagnon de jeu imaginaire. Vous me direz que c'est normal, quand on a à peine cinq ans et qu'on est fille unique. Pourtant sa mère avait l'impression que c'était... Je ne sais pas. Malsain. La fillette ne se contentait pas de jouer à la marchande avec une de ses poupées comme les autres gosses. Ses conversations étaient moins enfantines. On aurait vraiment cru qu'il y avait quelqu'un avec elle. Elle répondait parfois avec effronterie et éclatait de rire pour un rien.
"Ils ont été obligés de la retirer de la maternelle parce qu’elle effrayait les autres enfants. Elle se montrait agressive et refusait d’obéir aux grandes personnes. Un jour, elle a échappé à leur surveillance ; on l’a retrouvée errant sur la route. Elle ne paraissait pas effrayée, on aurait plutôt dit qu’elle avait eu envie de se promener toute seule, comme une grande. C’est après ça que le directeur de l’école a déclaré à Phil et à Nora qu’il ne pouvait plus la garder. À ce qu’il paraît, plus aucune maîtresses ne voulait encore avoir affaire à elle…
"Je sais que ça peut paraître stupide de la part d’une adulte, mais pendant cette période, Nora avait peur de sa propre fille. C'est à peine si elle osait la gronder. Son père, quant à lui, prétendait que ce n'était qu'une crise de croissance, que ça s'arrangerait. Sans doute avait-il raison... Je me souviens cependant d'un incident...
"Il arrivait que Laïs se mette à crier, pour le simple plaisir de donner de la voix. Elle pouvait hurler à tue-tête, de quoi vous rendre dingue. C'était un jeu pour elle. Un jour que j'étais en visite chez eux, elle a commencé à courir partout et à crier. Elle était surexcitée, touchait à tout et tapait sur les murs. Comme elle ne se calmait pas, son père l'a prise par la main dans l'intention d'aller l'enfermer dans sa chambre. Elle ne lui a pas rendu la tâche facile. Pendant qu'il l'entraînait dans l'escalier, elle hurlait et se débattait. Un vrai chat sauvage : elle mordait et griffait.. D'ailleurs, il y avait cette expression de rage dans ses yeux... Elle était furieuse et ses cris nous vrillaient les tympans.
"Il parvint tout de même à l'emmener à l'étage. Elle se tut alors subitement et pendant un moment, on n'a rien entendu. Puis il y a eu un bref cri de surprise et de douleur. La petite est descendue et s'est assise sur une marche de l'escalier, avec son nounours dans les bras. Elle paraissait calmée et fatiguée, je dirais même apathique. Nora l'a prise dans ses bras et a remarqué qu'elle avait de la fièvre. Elle me l'a confiée et est allée à l'étage. Peu après, elle est apparue sur le palier et m'a dit d'appeler les secours.
"Ensuite, je suis monté, moi-aussi. Nora, en larmes, était près de son mari : il avait une vilaine écorchure à l’avant-bras et son poignet était cassé. Il m’a assuré qu’il avait fait un faux mouvement et plaisanta même pour tranquilliser sa femme, mais il était très pâle. C'est après ça que Nora s'est comportée comme si elle avait peur de sa fille. Il lui arrivait de la regarder avec horreur. Son père n'a jamais voulu reparler de cet accident.
"Je vais encore vous dire une chose, ajouta le vieil homme en baissant la voix. Phil est venu me voir, un jour. Il venait de se disputer avec ma fille et il était tout retourné. Vous savez ce qu'elle lui a dit ? Qu'elle aurait dû avorter ! Elle paraissait prêtre à renier son enfant. Il a été horrifié quand il a entendu ça. Je peux vous dire que Laïs a été désirée. Ils l'adoraient tous les deux. J'ignore ce qui a pu se passer mais Nora est devenue nerveuse. Elle avait les nerfs à vif et pleurait souvent.
Carl s'interrompit et le commissaire se leva. S'approchant de la cheminée, il considéra les photos. L'une d'elle montrait Laïs à quatre ans. Assise par terre avec sa poupée dans ses bras, elle levait un petit visage sérieux vers l'objectif. C'était une enfant délicieuse qui n'avait fait que gagner en charme en grandissant. Ses yeux turquoise étaient emplis d'innocence. Était-ce bien la même fillette qui devait terroriser sa propre mère un an plus tard ?
— Excusez-moi de réveiller ces souvenirs douloureux mais ses parents sont morts dans un accident de voiture, n'est-ce pas ?
Carl hocha la tête.
— Laïs était avec eux, et elle s'en est tirée indemne, confia-t-il. Vous savez qu'elle n'a pas pleuré à l'enterrement ? Vu son jeune âge, elle n’aurait pas dû être présente, bien sûr, mais c’est elle qui a insisté. Samantha était la meilleure amie de ma fille et elle a voulu s'occuper de la petite. C'est ainsi qu'elle l'a adoptée. De temps en temps, je téléphonais pour avoir des nouvelles. Samantha disait que Laïs était adorable, un vrai petit ange. Toutefois, ce n'est qu'une semaine après les funérailles qu'elle a paru se rendre compte de la situation ; Samantha m'a appelé un matin pour me dire que la petite pleurait et réclamait ses parents. Il a fallu lui expliquer ce qui s'était passé… D'après le pédopsychiatre, cette amnésie était tout à fait normale après le choc qu'elle avait subi. À présent, Samantha est morte…
— Pensez-vous que Laïs ait quelque chose à y voir ? fit Chapman en se tournant vers le vieil homme.
Celui-ci haussa les épaules.
— Cette histoire me dépasse, avoua-t-il. Quand elle est venue habiter chez moi après la mort de Sam, elle se comportait normalement. Je n'ai jamais eu d’ennuis avec elle. Quant aux problèmes qu’elle a eus étant petite… Ma foi, n’importe quel enfant peut connaître une période… d’agitation. Je l'aime, c'est ma seule petite-fille. Non, commissaire, la Laïs que je connais ne ferait jamais ces… ces choses.
— Croyez-vous qu'elle soit douée de télékinésie ? intervint Peter.
Chapman le regarda. Lui aussi y pensait mais tout de même ! Cela paraissait tellement... fantastique. Carl ne répondit pas tout de suite.
— Je ne sais pas, dit-il enfin. C'est bien possible... Oui, c'est bien possible.
Il se tourna vers les photos qu'il considéra un moment, l'œil humide.
— Aidez-la, commissaire, supplia-t-il. Je ne sais pas ce qui se passe ou ce qu'elle a mais il faut l'aider.


Il était dix-sept heures trente et elle rentrait à la maison. Enfin... chez le commissaire. Elle savait ce qu'il avait fait, aujourd'hui. Il avait parlé à Carl. Au fond, cela n'avait pas d'importance.
Elle traversa la rue sans se presser alors que le feu pour piétons était au rouge. Des voitures klaxonnèrent. Elle n'y prêta aucune intention. C'était un beau soir, idéal pour dormir à la belle étoile. Celles-ci auraient certainement été visibles dans le ciel s'il n'y avait eu toutes ces lumières artificielles. Sans y songer, la jeune fille entra dans une ruelle sombre, échappant par-là à tous ces feux glacés.
— Eh ! Pas mal ! fit une voix dans son dos.
Elle s'arrêta. Derrière elle, un groupe de jeunes désœuvrés sortit du coin où il se cachait. Les deux filles mâchouillaient des chewing-gums en gloussant bêtement et les quatre garçons s'avancèrent. Ils l'avaient repérée, cette gamine qui s'aventurait sur des terrains privés sans mot de passe. Ils l'avaient observée. Pour autant qu'ils pouvaient en juger, elle était plutôt mignonne. De la chair fraîche, de quoi s'amuser un peu.
— Eh, t'as entendu ? Qu'est-ce que tu fiches ici ? Tes parents le savent ? reprit le garçon qui avait parlé, déclenchant ainsi l'hilarité de ses compagnons.
Elle se retourna. Un des jeunes siffla. C'est qu'elle était plus que mignonne. Elle était carrément canon. Malgré la pénombre, ils pouvaient voir sa silhouette parfaite et ses longs cheveux d'ébène dénoués dans lesquels jouait le vent léger qui venait de se lever. Son regard se posa sur eux sans la moindre peur. Immobile et silencieuse, telle une ombre, elle semblait plutôt les jauger. Le plus hardi s'avança. Quand il en aurait fini avec elle, cette salope...
— C'est bon, laisse-la, Franky, intervint une des filles.
— T'inquiète, c'est juste pour rigoler un peu ! répondit l'interpellé.
Il tourna autour d'elle, attachant sur elle un regard exagérément concupiscent. On eut dit un acheteur éventuel sur une place de marché aux esclaves. La fille ne bougeait pas.
— Tu veux pas qu'on te raccompagne ? proposa Frank. Faut pas rester toute seule...
Tout en parlant, il glissa son bras autour de sa taille. Il avait seulement l'intention de lui faire peur. Il voulait qu'elle perde son sang froid et se mette à pleurnicher. Elle baissa les yeux, puis les releva sur lui.
Il la lâcha, plus vite que si elle avait été pestiférée.
— Merde... merde... répéta-t-il en reculant.
— Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ?
Les autres se regardaient, effarés.
Il n'eut pas le temps de répondre. Brusquement, ses pieds quittèrent le sol et il fut soulevé dans les airs, à cinquante centimètres au-dessus du sol. Il hurla de terreur et ses amis reculèrent vivement. Une fille poussa un cri perçant.
— Bon Dieu de... bredouilla l'un d'eux.
Elle ne bougeait pas. Son regard restait fixé sur le garçon qui se débattait exactement comme si quelqu'un l'avait prit par le col. Il paraissait étouffer et crispait ses mains autour de son cou. Une écume lui barbouilla la bouche et ses yeux se révulsèrent. Elle fit un mouvement de la tête et, comme si une rafale de vent l'avait emporté, Frank alla heurter le mur avec une telle violence que celui-ci trembla. On entendit nettement la colonne vertébrale se briser. Ce fut à ce moment qu'il y eut l'explosion.
Tout d'abord, les autres ne comprirent pas. Ce bruit d'un melon que l'on écrase, et cette bouillie sanguinolente qui vint leur maculer le visage...
Les deux filles se mirent à hurler tandis que les garçons tremblaient, figés d'horreur. L'un d'eux fit même dans sa culotte. La tête de Frank, sa tête...
Elle avait littéralement explosé.
Sans demander leurs restes, ils s'enfuirent.
Elle les regarda s'éloigner, puis se tourna vers le cadavre étendu à terre. Et voilà ! Elle allait encore avoir des ennuis avec le commissaire ! Elle n'éprouvait aucun remords. Simplement un peu de contrariété. Un rayon de lune éclaira alors ses yeux. Des yeux couleur de charbon, aussi froids que la glace.


De retour à la maison, elle jeta son sac dans un coin de sa chambre. Puis elle se déshabilla et s'observa sans complaisance dans le miroir plain-pied de l'armoire. Si elle était consciente de correspondre aux canons de la beauté féminine, quelque chose la tourmentait. Elle ignorait d'où lui venait cette idée mais elle avait l'étrange impression que ce corps lui était totalement… étranger. Cependant, elle avait beau fouiller sa mémoire, elle ne se rappelait rien. Rien qu'une vague impression de différence lorsqu'elle marchait dans la rue... comme si ce monde n'était pas celui qu'il aurait dû être.
Sa rencontre avec les délinquants l'avait prodigieusement énervée. Surtout celui qui lui avait tourné autour… Elle n'avait pas eu peur de lui ; elle savait qu'elle aurait facilement pu se défendre s'il avait voulu aller trop loin. C’était le regard qu'il avait posé sur elle qu’elle n’avait pas supporté. C'était un regard… gourmand, affamé. Le regard dont un prédateur enveloppe sa nouvelle proie… Ce n'était pas une faim de viande qui brillaient dans ces yeux-là. Troublée et agacée, elle avait frappé. Sans doute plus fort qu'elle n'aurait dû.

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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Mer 21 Avr 2010 - 10:38

CHAPITRE CINQ



Dérouté, le médecin-légiste secoua la tête et le commissaire se détourna. Il était à l'hôpital où l'autopsie avait été pratiquée voilà quelques minutes. Bien sûr, celle-ci n'avait rien donné.
Cette nuit, Chapman avait senti son estomac se nouer devant l'état de la victime. Elle avait la colonne vertébrale brisée, comme sous l'effet d'un terrible choc. Le pire était sa tête... Du moins ce qu'il en restait. C’était comme si que ce garçon avait eu une bombe cachée à l'intérieur du crâne. Il y avait du sang, des bouts d'os et de cervelle partout. On aurait pu croire à un coup de feu, cependant on n'avait pas retrouvé la moindre balle, ni le moindre indice confirmant cette hypothèse sur les lieux du crime. De plus, le médecin-légiste était formel : même une blessure par balle n'aurait pu causer de tels dégâts. La tête avait exposé, voilà tout. La tête et uniquement elle.
Quoi qu'il en soit, le commissaire ne pouvait s'empêcher d'être impressionné par la violence de l'attaque. Celui qui avait fait ça... Subitement, il se souvint du témoignage de Rodriguez. L'homme projeté contre le mur, et le ventre qui s'ouvre tout seul. Ici, il n'y avait pas de ventre ouvert, comme dans les précédents meurtres. L'assassin changerait-il de tactique ? Le mieux était de retrouver des témoins. Ce garçon devait avoir des amis. S'ils avaient pu être là au moment où...
La pendule murale indiquait neuf heures trente. Chapman prit le chemin de la sortie.


Dans la cour du lycée, les commentaires allaient bon train. On ne parlait plus que du nouveau meurtre qui était survenu hier soir. D'après la presse télévisée, c'était un vrai carnage.
Kevin se détourna de ses amis et aperçut Laïs, seule dans un coin d'ombre, tête baissée. Il se dirigea vers elle.
— Ça va ? demanda-t-il.
Elle ne répondit pas et se contenta de le regarder fixement. Dieu merci, ses yeux étaient bleus. Avait-elle jamais eu ces yeux noirs ou avait-il rêvé tout cela ? En tout cas, ses blessures étaient bien réelles.
— Si tu veux, je te raccompagnerai chez toi, tout à l'heure, proposa-t-il.
S'il pouvait lui parler...
— Tu te souviens de ce que tu m'as dit, hier ? Tu as dit qu'elle s'était réveillée. Je n'ai pas compris. De qui voulais-tu parler ?
— De personne.
— Laïs, il se passe quelque chose avec toi. Pourquoi tu ne veux rien me dire ? Tu ne me fais pas confiance ?
Elle recula dans le coin d'ombre. Elle paraissait effrayée.
— Laisse-moi, supplia-t-elle.
— Non, Laïs. Je veux savoir ce qui se passe.
— Je t'en prie, laisse-moi ! Je ne peux pas l'empêcher de venir…
— Qui Laïs ? Qui ?
Elle soupira et s'avança dans la lumière. Aussitôt, Kevin recula. Ses yeux... Ils étaient de nouveau sombres. Son regard était dur et froid.
— Pourquoi ? demanda-t-elle.
— Heu...
Il se retourna. Les autres discutaient entre eux. Personne ne faisait attention à la scène.
— Pourquoi insistes-tu ? répéta-t-elle.
Il lui refit face. Était-il en présence d'une autre personnalité de Laïs ? Était-elle enfin disposée à parler ?
— Qui êtes-vous ?
— Un animal, une plante, un objet, un caillou... Que sais-je ? répondit-elle en souriant.
Ce sourire faisait froid dans le dos. Il s'avança, déterminé à savoir.
— Qui êtes-vous ? Un démon qui a pris possession de Laïs, comme dans l'exorciste ? Qu'est-ce que vous voulez, à la fin ?
— Ah merde !! C'est quand même pas moi qui ai demandé à venir !
Elle semblait exaspérée. À ce moment, la sonnerie retentit. Il était dix heures dix, la fin de la récréation.
Elle se recula encore dans l'ombre. Il put entendre un grondement, qui paraissait venir du fond de sa gorge. Elle montrait les dents. Kevin recula. Il sentait une présence devant lui. Une présence qui s'approchait doucement mais sûrement. Une présence qui s'apprêtait à bondir...
Sans demander son reste, il tourna les talons.
— Ça va, ça va ! cria-t-il par-dessus son épaule. Je m'en vais !


— Alors Laïs, vous vous êtes perdue dans les couloirs ? demanda monsieur Legrand.
Les élèves ricanèrent. Le cours de biologie était commencé depuis vingt bonnes minutes et la jeune fille venait seulement d'arriver. Sans un mot, elle passa devant le bureau, tête baissée, et se dirigea vers le fond de la salle.
— Puis-je voir votre mot d'excuse, s'il vous plaît ? exigea le professeur.
Laïs s'arrêta juste à coté de la table de Kevin. Elle tenait son sac serré contre sa poitrine et ses longs cheveux noirs dénoués dissimulaient en partie son visage, lui donnant un air négligé. Elle se retourna et s'approcha du bureau de monsieur Legrand.
— Est-ce que ça va, Laïs ? s'enquit ce dernier comme l'adolescente gardait la tête baissée.
La jeune fille leva les yeux et soutint le regard du professeur. Au bout de quelques secondes, ce fut l'adulte qui baissa les yeux.
— Bon, je passe pour cette fois…
Laïs fit aussitôt demi-tour et revint vers le fond où elle s'installa à une table libre. Monsieur Legrand se racla la gorge et se mit à récrire au tableau. La leçon portait sur les organes internes et les élèves devaient disséquer des grenouilles. Celles-ci étaient déjà mortes et attendaient sur un chariot, chacune dans un bocal. Ayant fini sa phrase, l'homme le fit rouler entre les rangées et en donna un à chaque table. Quand il arriva près de Laïs, il se rendit compte qu'il n'y avait personne à coté d'elle.
— Mettez-vous avec quelqu'un, dit-il en posant le bocal.
Puis il rangea le chariot et s'adressa aux élèves. Certaines filles faisaient les dégoûtées et plaignaient les pauvres bêtes. Les garçons, quant à eux, échangeaient des plaisanteries et ricanaient.
— Un peu de silence ! ordonna le professeur en frappant de plat de la main sur son bureau. Voyons ce que vous savez faire. Vous allez commencer par…
Un bruit de verre brisé l'interrompit. Tous les regards convergèrent vers le fond de la salle ; le couvercle d'un bocal était tombé à terre où il s'était fracassé.
Laïs était renversée sur sa chaise, les bras croisés, et son regard impassible était fixé sur celui, effaré, de monsieur Legrand. Devant elle, sur la table, un bocal côtoyait la grenouille éventrée, dont les organes internes gisaient en dehors des cavités thoracique et abdominale.
— Laïs, vous… vous avez fait cela toute seule ? demanda l'homme abasourdi.
Que les élèves ne manifestent aucun dégoût lors des dissections était déjà un exploit, mais que l'un d'eux fasse son travail sans attendre les consignes du professeur, voilà qui était prodigieux.
Comme l'adolescente ne répondait pas, monsieur Legrand s'approcha et considéra la grenouille. C'était du travail propre, net et précis. Rapide en plus ; la jeune fille n'avait disposé que de deux minutes tout au plus… À croire qu'elle avait fait cela toute sa vie.
— Comment avez-vous fait ? Vous n'êtes pourtant pas une redoublante.
Toujours aucune réponse. Le professeur prit un bocal sur une autre table et le posa sur celle de Laïs.
— Montrez-nous, ordonna-t-il.
L'adolescente soupira et dévissa le couvercle. Elle saisit ensuite la grenouille morte sans la moindre répulsion, la tenant face à elle-même. Invisible aux regards qui la dévisageaient, son index effleura la cavité abdominale et une profonde écorchure déchira la chair. Elle posa l'animal dos à la table et entreprit de l'ouvrir complètement. Après quoi, elle arracha le cœur, le foi et l'estomac. Cela fait, elle se renversa sur sa chaise. L'opération avait été exécutée sans aucune hésitation.
Les élèves chuchotèrent et monsieur Legrand les fit taire. Jetant un coup d'œil à sa montre, il retourna vers le tableau, conscient qu'il ne pourrait rien savoir de Laïs. La jeune fille avait décidé de se taire. Il l’interrogerait plus sérieusement au prochain cours. Peu à peu, les jeunes se détournèrent. Tous sauf un.
Kevin la regardait toujours, comme fasciné. Laïs lui sourit mais il ne le lui rendit pas. Il savait que ce n'était pas Laïs. Il avait vu ses yeux depuis le début du cours.
Ils étaient noirs.


— C'était trop facile.
Kevin se retourna. La cloche de onze heures venait de sonner et les élèves regagnaient leurs salles de classe respectives. Bientôt, le couloir se vida pendant que quelques retardataires traînaient encore en discutant.
— J'aurais préféré m'occuper d'un animal un peu plus gros, continua la jeune fille. Un chat ou un chien que j'aurais tué moi-même.
— Pourquoi pas un être humain ? répliqua Kevin. C'est toi l'éventreur invisible, hein ?
— Comment as-tu deviné ? Kevin, attends ! protesta-t-elle comme il tournait les talons.
— J'ai cours maintenant. Je ne tiens pas à être en retard, moi.
— Alors vas-y. Si ça t'amuse d'être tenu en laisse…
Elle avait proféré ces mots d'un air méprisant. Le garçon s'arrêta.
— Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-il.
Elle haussa les épaules.
— Où est Laïs ? Et d'abord qui es-tu ?
À sa grande surprise, elle se détourna et s'en fut sans lui accorder le moindre regard. Il la suivit des yeux pendant qu'elle descendait l'escalier.


Chapman avait retrouvé la petite amie de Frank, Lydie, et l'interrogeait dans les locaux du commissariat. Il était quatorze heures quinze et depuis qu'elle était là, il avait de cela quarante-cinq minutes environ, la jeune fille ne cessait de trembler comme un animal terrifié. Un psychologue était également là ; ayant été témoin du meurtre, Lydie était profondément choquée.
Le commissaire essayait de se montrer patient, mais la fille racontait toujours la même chose : Frank avait été tué par une force invisible qui l'avait soulevé de terre pour ensuite le rejeter contre le mur de la ruelle.
— D'accord, Lydie, il y avait-il quelqu'un avec vous cette nuit là ? Quelqu'un qui ne faisait pas partie de votre bande ?
Lydie secoua la tête.
— Il n'y avait personne, personne, personne, personne… répéta-t-elle d'une manière presque hystérique.
Sur ce, elle éclata en sanglots et le médecin demanda l'arrêt de l'interrogatoire. On emmena la jeune fille dans l'intention de lui donner un sédatif et de l'installer dans la salle de repos du commissariat. Chapman déclara qu'elle pourrait rentrer chez elle dès qu'elle se serait un peu reposée.
Peter Sevelle s'approcha de lui.
— On dirait que tous les témoins se sont donné le mot, commença-t-il. Elle, on ne peut pas lui reprocher de tenir des propos incohérents. Après tout, elle a vu mourir son petit ami. Mais les autres ?
— Le pire, c'est qu'ils ne se connaissent pas et n'ont aucun lien de parenté entre eux. L'idée d'une sorte de complot est donc exclue. En fait, on dirait que quelque chose les terrifie à tel point qu'ils ont décidé d'oublier le visage de l'agresseur…


Le lendemain matin, alors qu'il venait de se préparer une tasse de café, Chapman déplia le journal et son attention fut attirée par un article dans les premières pages. Le directeur du zoo annonçait qu'il fermerait son établissement, du moins pour quelque temps. En effet, les animaux paraissaient assez agités : les singes se montraient agressifs ; les fauves arpentaient leurs cages en grondant et en découvrant les crocs ; quant aux gros herbivores, ils avaient pris l'habitude de se regrouper, gardant les plus jeunes à l'intérieur du cercle. Exactement comme s'ils sentaient un danger… ou la présence d'un prédateur, avait déclaré un vétérinaire au journaliste.
"Un prédateur…" songea Chapman en se rappelant les commentaires du médecin-légiste.
Ce n'était pas tout. Un acte de vandalisme avait eu lieu durant la nuit au musée d'histoire naturelle ; une reconstitution d'un tyrannosaurus rex avait été retrouvée démantelée, la tête arrachée et défoncée… Laïs entra dans la cuisine. Elle salua le commissaire en souriant et se versa du jus d'orange dans un verre.
— Laïs, je voudrais que tu lises cet article, demanda Chapman en lui tendant le journal.
La crise d'hystérie qu'elle avait eue lors de la visite scolaire lui était soudainement revenue à l'esprit. La jeune fille prit le journal et s'assit. Puis elle leva les yeux d'un air interrogateur.
— Tu ne te souviens de rien ?
— Je devrais ?
— Laïs, quand tu es allée visiter le musée avec ta classe, tu as fait une crise de nerfs et ton professeur s'est beaucoup inquiété. Justement, c'est en voyant la reconstitution d'un tyrannosaure que tu t'es sentie mal.
— Je ne me souviens de rien, je vous assure !
Elle paraissait tellement sincère qu'il aurait fallu être aveugle pour mettre en doute sa bonne foi. Malgré cela, le commissaire se rappelait de ce que le professeur de Laïs lui avait raconté. Après tout, il était possible qu'elle n'en ait gardé réellement aucun souvenir, un peu comme les terreurs nocturnes d'un enfant.
— Même si tu ne t'en souviens pas, tu me crois si je te dis qu'il s'est passé quelque chose ?
Elle hocha la tête.
— Je vous crois mais je ne vois pas pourquoi j'aurais eu peur. Ce n'est qu'un dinosaure… Mes camarades de classe ont dû me prendre pour une fille idiote !
— Excuse-moi si je te parais indiscret. N'as-tu jamais de cauchemars ?
Laïs hésita.
— Si, parfois. Je ne me souviens de rien au réveil ; je sais seulement que j'ai fait un mauvais rêve.
— Tu ne veux toujours pas prendre rendez-vous avec un médecin ? Je ne dis pas que tu es malade, s'empressa-t-il d'ajouter. Seulement, tu traverse une mauvaise période en ce moment et il serait peut-être bien que tu en parles à quelqu'un.
— Bon, d'accord, répondit-elle à sa grande surprise. Vous prendrez rendez-vous pour moi ?
Il acquiesça silencieusement. Il était persuadé qu'elle refuserait sa proposition comme elle l'avait déjà fait auparavant. Oui, un médecin pourrait peut-être comprendre d'où venaient ces subits sauts d'humeurs, ces changements de caractère et d'opinion.
La jeune fille se leva.
— Il faut que j'y aille. Au revoir !
Elle sortit de la cuisine et la porte d'entrée s'ouvrit avant de se refermer en claquant.


Elle n'avait aucune intention d'aller au lycée aujourd'hui. En fait, elle se rendit au musée. À pied, cela lui prit moins de quarante minutes… Ce genre d'exercice physique ne la rebutait pas, au contraire, et elle savait qu'au cours d'athlétisme elle pouvait distancer tous les élèves, garçons et filles, sans difficulté. Elle était capable de sauter bien plus haut aussi…
S'arrêtant un moment, elle fronça les sourcils. L'espace d'un instant, une image s'était formée devant ses yeux et s’était évaporée avant qu'elle ait eu le temps de comprendre de quoi il s'agissait.
Formidablement frustrée, la jeune fille entra dans le musée.
Le vaste hall était pratiquement désert et il y faisait frais. Elle paya son entrée et, sans un regard pour les premières vitrines, se dirigea vers la troisième salle. Celle-ci était condamnée par un cordon rouge et au-delà, des hommes travaillaient, groupés autour du dinosaure détruit dont ils étaient occupés à ranger les différents éléments dans des caisses. Se baissant, l'adolescente passa le cordon et avança dans la pièce. Elle venait de faire quelques mètres à l'intérieur lorsqu'on l'interpella :
— Désolé, mademoiselle, c'est fermé ! Vous n'avez pas vu le cordon ?
Elle se tourna vers l'homme qui venait de parler.
— Pourquoi cette salle est-elle fermée ? demanda-t-elle.
— Pardi, il faut bien qu'on répare les bêtises des gens ! Vous n'avez pas vu ce qu'ils ont fait au T-rex ? Une si belle maqu…
— Je hais les tyrannosaures.
— Ouais, bien sûr, tout le monde ne peut pas être intéressé par ces grosses bêtes, concéda l'homme en se levant. Pourquoi êtes-vous ici, alors ? C'est la salle des dinos.
La jeune fille recula.
— Je crois que je me suis trompée, dit-elle. Excusez-moi !
L'homme la regarda passer le cordon puis haussa les épaules avant de se remettre au travail.
Elle sortit et fit le tour du bâtiment. La porte de derrière était fermée à clé. La main sur la clenche, elle donna une poussée au battant qui s'ouvrit, à moitié défoncé, et pénétra dans un étroit et sombre couloir. Elle passa devant quelques bureaux et parvint devant des escaliers. Elle gravit les marches et, sur le palier, découvrit une porte vitrée au bout du corridor.
La bibliothèque du musée ! Sans hésiter, elle traversa le couloir et entra dans la pièce.
Les rayonnages en chêne étaient recouverts de livres, principalement des encyclopédies et des dictionnaires dont les éditions n'étaient guère récentes. Des tables assorties aux étagères occupaient le centre de la grande salle, sur un tapis usé, avec leurs chaises aux dossiers noirs.
Il n'y avait personne. Profitant de son aubaine, la jeune fille choisit quelques documents et s'installa.

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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Mar 4 Mai 2010 - 6:11

CHAPITRE SIX


Quelques jours s'écoulèrent sans incident notable. Conformément à ce qui avait été prévu, Chapman avait pris rendez-vous pour Laïs avec un psychologue, monsieur Herbert, et la première séance s'était bien déroulée. La jeune fille avait autorisé le médecin à répondre aux questions du commissaire. Selon lui, l'adolescente était parfaitement normale et ne souffrait d'aucune forme de dissociation de la personnalité. Chapman avait émis l'hypothèse qu'elle refoulait peut-être cet autre moi, et le docteur Herbert avait déclaré que c'était tout à fait possible. Pour en être réellement sûr, il n'y avait qu'un moyen.

C'est pourquoi Laïs était installée dans un fauteuil de cuir noir, dans le cabinet du médecin, les yeux fixes et la respiration lente mais régulière. Herbert venait de l'hypnotiser et ils étaient seuls.

— Comment te sens-tu, Laïs ? commença Herbert. Est-ce que ça va ?

— Oui.

La jeune fille avait un peu hésité avant de donner son accord pour ce genre de méthode, comme si quelque chose l'effrayait. Elle avait fini par changer d'avis et avait finalement accepté.

Les questions-réponses se succédèrent pendant vingt minutes et le psychologue ne décela rien d'anormal. Laïs était une fille comme les autres… Il allait la réveiller lorsqu'elle se raidit soudain. Ses yeux se révulsèrent et elle se mit à trembler, comme victime d'une crise d'épilepsie, pendant qu'une écume épaisse barbouillait sa bouche.

— Laïs, quand je frapperai dans les mains, tout sera terminé, tu te réveilleras, s'empressa de dire le docteur. Tu te souviendras de notre conversation.

Il frappa dans les mains et fronça les sourcils en constatant que cela n'avait aucun effet. Il essaya encore de la réveiller. Il dut bientôt se rendre à l'évidence : il ne la contrôlait plus.

Elle tomba à terre et se tint les côtes en hurlant, recroquevillée à même le sol. Elle cessa de crier et cracha du sang aussitôt. Herbert s'approcha d'elle. Au même moment, elle se calma et, se redressant, elle leva son regard sur lui.

Le médecin se figea. Jamais il n'avait vu cela. Les yeux de la jeune fille étaient d'un noir d'encre et étrangement rétractés. Elle le fixait froidement et il recula, mal à l'aise.

— Laïs, écoute ce que…

Elle se jeta sur lui et il eut l'impression d'avoir été chargé par un rhinocéros. Heurtant le mur, il le sentit trembler pendant qu'il entendait un craquement dans son dos.

Il avait la colonne vertébrale brisée.

Il cria pour appeler du secours. Il avait simplement oublié qu'ils étaient seuls dans tout l'étage. Il criait encore lorsque son ventre fut ouvert par une griffe acérée et qu'il sentit ses intestins couler hors de l'écorchure sanglante.



Elle était assise sur le divan, la tête dans les mains. Peu à peu, elle reprit ses esprits et leva les yeux sur le cadavre mutilé du médecin, gisant à l'autre bout de la pièce.

Il y avait eu un transfert. S'étant servi de l'état hypnotique de Laïs, elle avait plongé dans le passé et revécu ce moment où… Elle avait beau faire, elle ne voyait jamais plus loin que cette scène. Celle-ci n'était plus qu'une vague réminiscence. Il ne le lui restait qu'une certitude ; quand elle avait attaqué l'homme, tout à l'heure, elle n'était pas dans son état normal. Ou plutôt, elle était plus elle-même qu'elle ne pourrait jamais l'être.

Elle était mentalement redevenue ce qu'elle avait été.

À présent, elle ne se rappelait plus rien et cette amnésie la plongeait dans un désarroi total.

Elle se leva et remarqua le sang sur la moquette. Le sien. Celui qu'elle avait sur les mains appartenait à l'homme… Elle sursauta et se rendit aux toilettes. Le miroir placé au-dessus du lavabo lui renvoyait une singulière image. Ses longs cheveux noirs étaient dénoués et son visage était maculé de sang. Ses yeux sombres brillaient.

Il ne fallait pas qu'elle reste comme ça. Le commissaire ne serait pas long à faire un rapprochement entre Laïs et l'éventreur invisible qui avait encore frappé, aussi n'avait-elle pas besoin qu'en plus il trouve le sang de la victime sur elle. Ouvrant le robinet à fond, elle se lava le visage et les mains. Le sang à demi coagulé avait du mal à partir et elle utilisa des serviettes en papier qu'elle préféra garder sur elle, par prudence.

Oui mais le chemisier ? Et la moquette ? Sans plus hésiter, elle ôta son corsage et le considéra. Elle pouvait toujours le laver mais il ne serait jamais sec quand elle partirait. Laïs risquait de tourner de l'œil…

Son regard se posa sur le corps du défunt Herbert. Tout était de sa faute, il mériterait… Un sourire éclaira son visage. Voilà la solution ! S'agenouillant près du cadavre, elle fouilla ses poches ; elle avait vu un cendrier sur le bureau. Ce faisant, elle pensa à ce qu'elle avait fait.

Elle lui avait ouvert le ventre et le thorax avant de mordre dans son cœur qui venait à peine de cesser de battre.

C'était juste après qu'elle avait réalisé que quelque chose n'allait pas. Peu à peu, elle avait recouvré ses esprits. Maintenant, il s'agissait de faire disparaître les preuves. Éclatant de rire, elle se rappela avoir regardé des films policiers. L'angoisse du crime parfait, elle le croyait alors réservé à d'autres. Cette fois, c'était à son tour. Elle était mouillée jusqu'au cou.

Ayant trouvé ce qu'elle cherchait, elle se leva, s'avança vers les rideaux, derrière le bureau. Le briquet émit une petite flamme qu'elle approcha des voilages.



Quelques heures plus tard, Chapman s'entretenait avec le capitaine des pompiers d'Amarte-La-Jolie. L'incendie qui avait pris dans le cabinet du docteur Herbert venait d'être éteint récemment et les hommes s'activaient dans les décombres fumants. L'alarme avait été donnée par un voisin de l'étage du dessous qui s'était inquiété en voyant de la fumée passer sous la porte. Grâce à l'arrivée rapide des secours, seul l'appartement du psychologue avait souffert du sinistre.

Le commissaire entra dans le cabinet et s'approcha du cadavre. Pas de doute possible, c'était bien Herbert. Le malheureux avait été éventré, sans doute avant d'être livré aux flammes. Chapman se détourna en soupirant. Il se sentait coupable d'avoir confié Laïs à cet homme.

Il sursauta.

Laïs ! Comme par hasard elle avait rendez-vous avec le médecin quelques heures plus tôt. Avait-elle un lien avec ce qui s'était passé ? La séance d'hypnose avait-elle mal tournée ?

Chapman chargea Peter de s'occuper du reste et sortit. Il devait avoir une petite discussion avec Laïs.



Il ne la trouva ni à la maison, ni dans les magasins du centre ville. En ce samedi après-midi, il y avait foule et le commissaire dut se résigner à attendre qu'elle rentre le soir. Par acquis de conscience, il téléphona à Carl. Celui-ci affirma n'avoir pas vu sa petite-fille depuis quelques jours.

Lorsqu'elle arriva enfin, le soir était tombé et le couvert était mis sur la table. Elle leva des yeux innocents sur Chapman qui lui reprochait de ne pas avoir prévenu qu'elle serait absente toute la journée et surtout, à quelle heure elle comptait rentrer.

— Au fait, où étais-tu ? demanda-t-il comme elle accrochait son manteau.

— J'étais au musée. Je n'ai pas le droit ?

Elle se rendit dans la cuisine et se servit un verre d'eau.

— Laïs, tu sais ce qui est arrivé au docteur Herbert ?

Elle se figea un court instant.

— Non, mais vous allez me l'apprendre, fit-elle à mi-voix.

— Il a été éventré et un incendie a eu lieu dans son appartement. Probablement allumé par le meurtrier lui-même.

— …

— Laïs ?

— Que voulez-vous que je vous dise ? s'écria-t-elle. Trois personnes sont mortes d'une horrible façon et vous semblez persuadé que j'y suis pour quelque chose. J'aimerais moi-aussi que ça s'arrête. Je le voudrais vraiment. J'ai déjà perdu Sam…

Ses yeux turquoise s'embuèrent et elle se détourna.

— Je suis désolé, Laïs, je sais que ça doit être difficile pour toi aussi mais…

— Que vous a dit monsieur Herbert ?

— Qu'il n'y avait aucune inquiétude à avoir à ton sujet, répondit Chapman.

— La parole d'un expert ne vous suffit pas ? Vous avez de vagues soupçons et vous tenez absolument à continuer dans cette voie, car autrement vous n'auriez aucune piste.

Ce qu'elle disait n'était pas dénoué de sens. Il s'en rendait compte ; il s'accrochait à elle comme un noyé attrape une bouée de sauvetage. Uniquement parce qu'il trouvait son comportement un peu étrange. Peut-être s'était-il fait des idées à son sujet ? Le psychologue lui-même n'avait rien trouvé d'anormal.

Le commissaire se trouva soudain injuste.

— C'est vrai, reconnut-il. Je te demande pardon. À l'avenir, je ne m'occuperai plus que de mon enquête, c'est promis.

Elle accepta ses excuses avec un signe de la tête et avec un mouchoir en papier, essuya les larmes qui coulaient doucement sur ses joues.

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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Sam 22 Mai 2010 - 4:22

CHAPITRE SEPT


Lundi après-midi, Chapman reçut un appel du directeur du lycée. Brown désirait le voir dès que possible au sujet de Laïs. À quinze heures quinze, le commissaire était dans le bureau du proviseur.
— Je vous avais dit, lors de notre première rencontre, que Laïs était parmi les meilleurs élèves de la classe, commença celui-ci en ouvrant un dossier. J'ignore ce qui a pu se passer mais ce n'est plus le cas ; ses notes ont brusquement chuté. Elle sèche la plupart des cours et a même été absente une journée entière. L'administration a tout d'abord pensé qu'elle était peut-être malade mais elle n'avait aucune justification à fournir à son retour.
"J'ai téléphoné à son grand-père pour l'avertir, puisqu'il est son tuteur légal. Néanmoins, comme elle habite chez vous pour un moment, c'est à vous que j'ai pensé pour discuter de ces problèmes.
— Vous avez bien fait, répondit Chapman en prenant le dossier que lui tendait le directeur et en le parcourant des yeux.
Les notes de Laïs se situaient maintenant bien en dessous de la moyenne et certains professeurs avaient griffonné des annotations au stylo rouge sur les marges.
"a oublié ses affaires de mathématiques" ; "est sortie au milieu du cours de français" ; "a répondu avec insolence au professeur d'histoire"… Les remarques se succédaient, peu flatteuses. Le commissaire leva les yeux vers Brown.
— Elle dort en classe, la tête dans ses bras et n'accepte personne à sa table, reprit ce dernier. Par exemple, elle a une fois jeté à terre les affaires d'une de ses camarades qui voulait s'asseoir à côté d'elle. Avant cela, elles s'entendaient pourtant bien toutes les deux. Quand la fille s'est finalement assise parce qu'il n'y avait pas d'autres places de libre, Laïs lui a enfoncé la pointe de son stylo dans la main… Leur professeur du moment m'a raconté que, pendant qu'elle s'occupait de l'autre élève, Laïs essuyait sa plume avec un mouchoir en papier d'un air tout à fait naturel. Elle ne paraissait pas éprouver le moindre remords. Heureusement, la blessure était plutôt superficielle. Si cela devait se reproduire… Inutile de vous préciser que certains ont été renvoyés pour bien moins que ça !
"J'ai parlé à Laïs dans ce bureau. Elle ne cillait pas pendant que je la réprimandais. Je me suis détourné d'elle un moment et quand je lui ai refait face… elle m'a craché au visage. Elle est partie ensuite sans se retourner. Vous comprenez que nous ne pouvons tolérer ce genre de comportement dans cet établissement. Je veux bien croire qu'elle est perturbée par la mort de sa mère dans des circonstances aussi horribles mais il y a des limites ! En fait, elle aura de la chance si je décide de ne pas la renvoyer.
Chapman était consterné. Se pouvait-il qu'il ait vu juste au sujet de cette fille ? Était-elle foncièrement mauvaise ou souffrait-elle, comme il en avait eu l'impression, d'un quelconque trouble psychique ?
— Je lui parlerai, promit-il.
Le commissaire se rendit dans la cour et y trouva Laïs, assise toute seule sur un banc. Elle lisait un livre d'histoire ouvert sur ses genoux. Chapman s'approcha d'elle.
— Laïs, te peux te parler une minute ? demanda-t-il.
Elle leva sur lui des yeux méfiants.
— Ça va sonner et j'ai un cours après la récréation.
— Il attendra. Ce ne serait pas la première fois, d'ailleurs. Le directeur m'a parlé de ton comportement et je suis d'accord avec lui pour dire que tu vas trop loin.
Elle secoua la tête.
— Vous n'êtes pas mon père, vous n'avez pas le droit de me faire un sermon, protesta-t-elle.
— Je ne suis pas ton père mais s'il était là, il te dirait la même chose. Tu as blessé une de tes camarades, Laïs. Crois-tu que ce soit une attitude à adopter ?
— Je… je ne me sens pas très bien en ce moment, murmura-t-elle. Je suis un peu sur les nerfs. J'irai présenter mes excuses, c'est promis.
— Fort bien, Laïs. Je préférerais que cette attitude ne se renouvelle plus.
Elle acquiesça silencieusement. Chapman eut l'impression qu'elle regrettait vraiment ce qui s'était passé. Devait-il fermer les yeux sur son comportement sous prétexte qu'elle était un peu fatiguée ?
— Que s'est-il passé lors de la séance d'hypnose ? s'enquit-il.
— Je ne sais pas. Je ne me souviens de rien… Je suis sincèrement désolée pour le docteur Herbert.
La sonnerie retentit et les élèves se dirigèrent vers le bâtiment. Laïs ferma son livre et se leva.
— Je ne voudrais pas être en retard, déclara-t-elle. Je peux partir ?
— Laïs…
— J'irais présenter mes excuses au directeur, répéta-t-elle.
Il la laissa s'en aller. Son attitude était probablement due au stresse de ces dernières semaines, après tout. La mort de sa mère, tous ces horribles meurtres…
Le commissaire décida cependant de continuer à la surveiller.
Avant de se rendre en cours, elle entra dans les toilettes et resta un moment penchée au-dessus d'un des lavabos, la main pressée sur sa bouche et réprimant la nausée qui l'envahissait. Puis elle se redressa et s'observa dans le miroir. Elle était pâle et frissonnait, comme prise de fièvre. Ses yeux bleus mouillés de larmes étaient agrandis d'effroi.
"Suis-je folle ? Non, non… Je sais qu'elle existe réellement. Elle existe et elle… prendra ma place ? Est-ce déjà fait ?"
— Qui es-tu ? murmura-t-elle. Qui es-tu donc ?
L'autre ne répondit pas. Elle dormait peut-être.


Le lendemain soir, Laïs passait devant le conseil de discipline. Elle baissa la tête devant les regards désapprobateurs ou apitoyés des professeurs et des délégués des parents d’élèves. Dire qu’elle ne pouvait même pas se défendre… À cause de l'élève modèle qu'elle avait été et des circonstances de la mort de sa mère adoptive, le directeur ne l'exclut pas du lycée et se contenta d'inscrire un blâme sur son dossier scolaire – après un sermon bien senti. Il lui infligea également une retenue de deux heures pour trois mercredis après-midi de suite. Si la jeune fille avait échappé de justesse au renvoi, son attitude ne pouvait cependant rester impunie.
Les jours qui suivirent, les professeurs de Laïs remarquèrent une amélioration dans le comportement de la jeune fille. Elle ne séchait plus les cours et travaillait de nouveau sérieusement. Tous se mirent d'accord pour dire qu'elle était passé par une crise relative aux derniers événements et qu'elle s'était reprise juste à temps pour éviter une sanction plus sévère que quelques heures de "colle".
Les élèves, par contre, se montrèrent plus circonspects. Lorsque Laïs réintégra sa classe, seul Kevin l'accepta à ses côtés. Bien qu'elle n'en dise rien, il devinait que cette situation la faisait souffrir. Il passait du temps avec elle, à la récréation et se rendait compte que quelque chose la tourmentait. Peu à peu, les autres lui manifestèrent moins de froideur et se remirent à lui parler.
Kevin était le seul à se douter de la gravité du problème. Il ignorait s'il devait avertir un adulte mais préférait se taire pour le moment. Personne ne voudrait le croire… Quand il n'était pas avec Laïs et qu'il repensait à cette histoire, la conclusion logique que la jeune fille était probablement une malade mentale s'imposait à lui. Seul un bon psychiatre aurait pu remédier à son problème. Par contre, lorsqu'il était avec elle, cette théorie s'évanouissait pour laisser la place à une terrifiante certitude : Laïs ne souffrait pas d'un dédoublement de personnalité. Elle était possédée par une entité totalement indépendante.
Celle-ci n'apparaissait plus aussi souvent et se montrait alors bien calme, voire songeuse. Kevin essayait de l'interroger, de parler avec elle. Peine perdue : elle demeurait muette.
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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Sam 22 Mai 2010 - 4:25

CHAPITRE HUIT


Il est temps d'aller chasser.
Un coup d'œil lui suffit pour constater que les autres sont prêts. Ils tournent en rond, nerveux et affamés, attendant le signal. Tous ? Non. Un jeune reste couché. Pas de ça ! Elle s'approche de lui et sans hésitation, fait claquer ses mâchoires juste sous son nez. L'avertissement est clair : pas de traînard. Le jeune se relève aussi vite qu'il le peut. Il tremble encore mais elle n'éprouve pas le besoin de le rassurer. Il n'est plus un bébé.
Ils peuvent enfin se mettre en route. Le vent leur apporte une odeur délicieuse, riche de promesses… Les proies. Elles sont là, à quelques centaines de mètres. Elle guide les siens à travers les hautes herbes, flèche vivante dont elle est la pointe. Derrière elle, les autres commencent à s'écarter les uns des autres. La flèche se transforme en arc de cercle qui entoure sa cible, progressivement.
Lorsque celle-ci se doute enfin de quelque chose, il est trop tard. Tout autour d'elle, ils jaillissent comme des diables hors de leurs boîtes. La panique est totale. Pris par surprise, le gibier tente de se défendre. En vain.
Elle vient de repérer un individu solitaire. Anticipant son plaisir, elle avance vers lui, silencieusement. Arrivée à bonne distance, elle s'apprête à bondir… Lorsque sa proie se tourne vers elle.
Arrêtée dans son élan, elle perd l'équilibre et tombe la tête la première.
Et se retrouva en bas du lit.
Hébétée, encore sous le choc de son rêve, elle contempla la moquette d'un air stupide.
Yeux bleus, cheveux noirs, silhouette totalement incongrue dans son monde, véritable anachronisme.
Elle se redressa, tremblante. Elle faisait souvent des cauchemars depuis la visite scolaire au musée mais cela n'avait jamais été aussi loin. Comme elle était debout dans la pénombre de la chambre, son regard se posa sur la glace plain-pied de l'armoire.
Cheveux noirs, silhouette totalement incongrue…
Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle montra les dents à son reflet et un grondement sourd monta de sa gorge. Le miroir se fendilla avant d'éclater en morceaux.


Il était sept heures et demie. Laïs venait de quitter la cuisine et Chapman secoua la tête, dérouté. Réveillé au milieu de la nuit, il avait ouvert la porte de la chambre d'ami pour aussitôt se figer sur le seuil. Il avait eu affaire à des criminels, des petits délinquants qui semblaient vouloir braver le monde entier, qui proféraient des insultes et des menaces de mort… Il avait l'habitude. Mais lorsqu'il était entré dans la pièce…
La jeune fille avait tourné la tête vers lui avec une vivacité déconcertante. Elle était debout, au milieu de la chambre, dans un t-shirt trop grand de plusieurs tailles. Le regard qu'elle avait dardé sur lui était chargé de haine pure et de rage. Le genre de regard qui fait froid dans le dos, révélateur de l'état d'esprit de son propriétaire. Dans ces yeux sombres, Chapman avait vu le désir de tuer.
Puis, cette lueur de folie meurtrière avait disparu comme si elle n'avait jamais existé. Laïs avait paru complètement désorientée, déboussolée. Le commissaire avait fait un pas dans la chambre et c'est alors qu'il avait vu les débris du miroir, éparpillés sur le sol. Quand il avait demandé des explications, la jeune fille avait seulement semblé les apercevoir. Elle avait promis de réparer les dégâts avec son propre argent.
Elle était partie au lycée, bien qu'il fut encore assez tôt. Elle paraissait mal à l'aise, effrayée par quelque chose. Elle allait pourtant mieux, depuis quelques jours…
Chapman but une dernière gorgée de café et se dirigea vers la porte. Il ne devait pas en oublier son travail.


Elle était au centre ville, assise sur un banc en bois. Elle avait la tête dans ses mains et se sentait envahie de frustration. Elle avait oublié son rêve !! Ce rêve si clair, si précis, qui pouvait lui apporter les réponses qu'elle attendait… Les personnages de son univers onirique – les siens, le sentait-elle intuitivement – n'étaient plus que des ombres informes dans un brouillard gris. Tout s'était évaporé en l'espace de quelques minutes. Elle avait laissé l'autre reprendre le contrôle et se débrouiller avec le commissaire et voilà !
Il ne lui restait qu'un sentiment de ce rêve. Un sentiment de puissance, de domination. Les autres lui obéissaient, lui faisaient confiance.
Elle traîna en ville sans but précis. À midi, elle acheta un hot-dog et mangea la saucisse après avoir jeté le pain aux pigeons, dans le jardin public. En errant dans les rues du centre ville, elle fut attirée par le son d'une guitare et s'arrêta devant un musicien ambulant. Les passants allaient et venaient. Certains écoutaient, puis repartaient. D'autres jetaient des pièces de monnaie dans l'étui de l'instrument.
Elle se rendit soudain compte que l'homme la regardait. Elle soutint son regard et le vit sourire. C'était un sourire amical. Déroutée par l'invitation qu'elle lisait dans ses yeux, elle tourna les talons et s'en fut. Derrière elle, le musicien siffla. Elle baissa la tête et marcha plus vite. Elle ignorait pourquoi, mais ce son la hérissa.


Derrière le comptoir de la réception, dans le hall du musée d'histoire naturelle, Sylvie mâchait du chewing-gum à la fraise en lisant un magazine. L'après-midi était calme aussi en profitait-elle.
La porte s'ouvrit. Aussitôt, la jeune femme cracha son chewing-gum dans un mouchoir en papier et rangea le magazine.
— Bonjour, dit-elle en souriant à l'adolescente qui venait d'entrer.
Celle-ci paya son entrée sans un mot et se dirigea ensuite vers la troisième salle. Sylvie la regarda s'éloigner. Dire qu'elle s'était dérangée pour cette petite malpolie ! Elle secoua la tête et reprit son magazine.
Dès qu'elle fut certaine que la femme ne pouvait plus la voir, la jeune fille quitta la salle et se retrouva bientôt dans le couloir étroit qui desservait les bureaux. Il y avait une petite porte sous l'escalier qui menait à la bibliothèque. Elle l'ouvrit et descendit quelques marches.
Tendant la main sur sa gauche, elle tourna le commutateur et l'unique ampoule de la pièce, suspendue à même ses fils électriques, éclaira la cave. La pièce était remplie de cartons qui reposaient dans des lacis de toiles d'araignées. Elle avait découvert cet endroit il y avait une semaine environ. Jusqu'à maintenant elle n'avait jamais éprouvé le besoin d'y fouiller. Son instinct lui soufflait que c'était ici qu'elle devait chercher.
Elle ouvrit les cartons, regarda de vieux registres et s'amusa à faire courir une araignée sur son bras. Comme la bestiole trottinait sur sa main, des voix lui parvinrent. Aussitôt, elle retint son souffle et l'ampoule claqua dans un bref éclair blanc…
— J'étais pourtant sûr de l'avoir fermée, hier soir !
— Eh bien, il faut croire que non. Allez, viens.
Les deux gardiens s'éloignèrent après avoir verrouillé la porte de la cave.
Elle resta un moment dans le noir, redoutant de bouger, puis elle soupira. Elle tressaillit lorsque l'araignée se glissa dans son cou. D'un geste rageur, elle l'attrapa et la porta à sa bouche. Encore un geste instinctif dont elle ne comprenait pas pleinement l'origine…
Elle pouvait voir dans l'obscurité. Néanmoins, il faisait très sombre et en reculant, elle heurta une pile de caisses qui dégringolèrent. Tombée à terre, la jeune fille posa machinalement la main sur le sol et sursauta. Elle venait de toucher une surface lisse et froide. Elle se retourna, toujours à genoux, et fouilla dans le contenu des caisses que celles-ci avaient laissé échapper. Des ossements… Non, une maquette en imitation. Elle se rappela alors le tyrannosaure. Ils avaient dû ranger ce qu'il en restait ici…
Ce n'était pas la maquette du tyrannosaure.
Même à tâtons, elle pouvait le constater. L'ossature était bien trop légère. Son cœur commença à cogner dans sa poitrine et un étau lui serra la gorge. Elle eut soudain du mal à respirer et une faiblesse étrange l'envahit. Lentement, elle se leva et marcha à reculons vers la porte. Elle n'eut pas à la toucher. La serrure se débloqua d'elle-même et le battant s'ouvrit, laissant un peu de jour éclairer la pièce. Elle redescendit vers le fond de la cave et s'agenouilla une fois encore. Les gardiens ne repasseraient pas là avant un bon moment. Elle avait tout juste le temps…
D'instinct, elle commença à reconstituer le squelette.


Il était neuf heures et quart. Comme les autres élèves, Kevin tourna la tête vers la porte qui venait de s'ouvrir. Laïs entra et montra un mot d'excuses au professeur de mathématiques, monsieur Gasperd, et vint s'asseoir à côté de lui. Sans un mot, elle sortit ses affaires, ouvrit son livre et commença ses exercices.
— Ça va ? lui demanda Kevin à voix basse, pendant que le professeur écrivait au tableau.
Elle fit un signe de tête négatif. Ses cheveux noirs cachaient son visage et elle tremblait, comme si elle était en état de choc. L'adolescent allait lui poser une autre question mais à peine avait-il ouvert la bouche que le professeur l'interrogea. Ce dernier commenta ensuite sa réponse. Kevin constata que Laïs n'écoutait pas. Tête baissée, elle continuait de gratter son papier, de façon presque obsessionnelle. Il abaissa discrètement les yeux sur son cahier. La jeune fille n'écrivait qu'un seul mot. Un mot que le garçon fut certain d'avoir déjà vu quelque part…
— Laïs ? chuchota-t-il pendant que monsieur Gasperd écrivait au tableau.
Il n'obtint aucune réponse. Doucement, il écarta des mèches sombres de son visage. Elle ne réagit pas. Elle paraissait apathique et son regard était voilé, comme hypnotisé. Kevin la lâcha.
Ses yeux étaient noirs.
Sans prêter attention à ce qui se passait dans la classe, elle continuait d'écrire.
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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Dim 6 Juin 2010 - 6:21

CHAPITRE NEUF

En voyant Chapman traverser le local d'un air maussade jusqu'à son bureau, le lendemain matin, les officiers de police comprirent sans peine qu'il n'était pas à prendre avec des pincettes. Certains échangèrent des coups d'œil amusés. Apparemment, sa nouvelle enquête lui donnait du fil à retordre.
Fred Carpenter l'apostropha :
— Ça ne va pas, commissaire ?
Le commissaire en question ne répondit pas et lui lança un regard noir. La porte claqua violemment. Fred siffla entre ses dents. À ce moment, Peter apparut. Il se dirigea vers le bureau de Chapman tout en saluant les autres. Comme il poussait le battant, une protestation l'accueillit :
— Quoi encore ?
— C'est moi. Qu'est-ce qui se passe ?
— Comment ça, qu'est-ce qui se passe ? J'ai trois cadavres sur les bras – quatre si je compte celui du clochard de 1969 – dont les blessures ont été faites par l'opération du Saint Esprit, le maire exige des explications que je ne peux pas lui fournir, mais TOUT VA BIEN !
— Tu n'as vraiment aucune piste ?
Le commissaire soupira.
— Il y a bien Laïs, répondit-il. Cette fille me fait une impression étrange. Quelque chose me dit qu'elle n'est pas étrangère à tout ça. Je me fais sans doute des idées. Le psy lui-même n'a rien remarqué d'anormal. De plus, je ne vois pas comment elle aurait pu s'y prendre pour la plupart des meurtres…
— Tu devrais lui parler franchement, suggéra Peter.
— C'est déjà fait. À chaque fois que j'aborde le sujet, je me fais l'effet d'un inquisiteur s'acharnant sur une pauvre âme innocente. Pourtant, je n'arrive pas à me défaire du sentiment qu'elle a quelque chose à voir avec ces événements…
Les deux hommes parlèrent encore un moment, puis Peter s'en alla. Peu après, Chapman quitta lui-aussi le commissariat. Machinalement, il prit le chemin du stade.


En effet, l'équipe de football d'Amarte-La-Jolie s'exerçait. Le commissaire s'installa sur un des gradins et observa le match. Les adolescents, car il s'agissait de l'équipe junior, jouaient avec habilité. De temps en temps, leur entraîneur les interrompait pour leur prodiguer des conseils. L'avant-centre des bleus se démarqua et, après quelques passes, marqua un but.
— Oui ! Bien joué !
Chapman se retourna. Celui qui venait de parler avalait une gorgée de bière. Ses yeux sourirent malicieusement lorsqu'il sortit un mini magnétophone de la poche de son blouson.
— Je me présente, Buster, de l'Écho du Matin. Si vous voulez bien répondre…
— Ah non ! Pas de journaliste !
— Commissaire, le public a le droit de savoir.
— Savoir quoi ? Qu'il y a un malade qui éventre ses victimes ?
— Cela nous le savons. Parlez-moi plutôt de l'enquête. Est-ce vrai que la police n'a aucune piste sérieuse ?
— La police fait son travail, répliqua Chapman.
— Oui, bien sûr. Avez-vous dressé un portrait-robot du tueur ? Certaines personnes affirment que ce dernier n'existe pas.
— Allez dire ça aux familles des victimes ! Excusez-moi, je dois vous laisser.
Le commissaire se leva, aussitôt imité par l'autre.
— Vous n'avez pas répondu à ma question. Avez-vous un portrait-robot ?
— Pour quoi faire, puisque le tueur n'existe pas ?
Sur ces mots, Chapman tourna les talons.


Il marchait, la tête rentrée dans les épaules. Une brise froide se leva et se transforma bientôt en un vent glacial, faisant ployer les branches demi-nues des arbres. Des nuages d'un gris sombre s'amoncelèrent dans le ciel, menaçants.
Le commissaire frissonna et hâta le pas.
Dissimulée par un petit muret, elle le regarda s'éloigner. Puis elle se tourna vers les joueurs qui regagnaient les vestiaires.


Un hurlement tira le commissaire de sa rêverie. Un autre cri. Ils venaient du stade. Chapman s'y précipita.
Un gosse de treize ans gisait sur le sol, couvert de sang. Les autres joueurs étaient là et se regardaient, effarés. Chapman s'agenouilla et aida l'entraîneur à faire des bandages de fortune. Ce faisant, il remarqua de vilaines morsures aux jambes et à l'épaule du garçon. À certains endroits, la chair déchiquetée laissait voir l'os et celui du mollet droit était brisé… Le S.A.M.U. arriva et emporta le garçon à l'hôpital. Le commissaire se leva. Comme l'entraîneur, il avait les mains poisseuses de sang.
— L'animal, où est-il ? demanda-t-il en regardant autour de lui.
— Il n'y avait aucun animal, répondit l'entraîneur, blanc comme un linge. Les enfants rentraient aux vestiaires quant Damien – c'est son nom – a poussé un cri affreux. Je me suis retourné et j'ai vu que quelque chose l'avait mordu. Il est tombé et on continuait de le mordre… Ça s'est arrêté d'un seul coup. Je… Je n'ai jamais vu ça. Il n'y avait aucun animal en vue. Ses blessures sont apparues toutes seules ! Je sais que c'est fou…
Le commissaire interrogea d'autres témoins et prit leurs coordonnées. Tous confirmaient les dires de l'entraîneur.


Elle observait l'amas de gens qui s'affairaient sur le stade, un sourire sardonique aux lèvres. Elle avait été tentée d'aller jusqu'au bout mais aujourd'hui, elle se sentait plus d'humeur joueuse que d'humeur sérieuse.
Elle éclata de rire et songea qu'il était temps pour Laïs de rentrer à la maison.


Consterné, le médecin se tourna vers Chapman. L'accident avait eu lieu il y avait quelques heures et seuls les parents de Damien avaient été autorisés à le voir. Ils étaient à ses côtés, bien qu’il n'ait pas encore reprit conscience.
— Comment va-t-il ? s'enquit Chapman.
Les deux hommes étaient dans le couloir, près de la chambre.
— Ses blessures étaient assez graves et nous l'avons soigné en conséquence. Je dois dire que c'est la première fois que je vois ça, en vingt ans de carrière. Cet enfant a bel et bien été victime d'une attaque d'animal sauvage. Aucun doute là-dessus. En fait, on dirait qu'il est entré dans la cage d'une panthère noire particulièrement féroce. Certains os ont pratiquement été sectionnés. Il faudra du temps pour que cet enfant puisse remarcher mais il peut dire adieu au football.
— Une panthère noire ? Vous en êtes sûr ?
— Pas à cent pour cent, répondit le praticien en secouant la tête. Il y a des différences… Je ne peux pas vous en dire plus, je ne suis pas vétérinaire. Ce qui me choque le plus, c'est que nous n'avons retrouvé aucune trace de poil ou de bave, rien…
— Docteur, venez vite ! s'écria une infirmière.
Le médecin se précipita dans la chambre, suivi par d'autres membres du personnel soignant, pendant que des infirmières emmenaient les parents hors de la pièce. Sur le seuil, Chapman observa le blessé. Celui-ci se tordait sur son lit, pris de convulsions. Une écume sanglante lui barbouillait la bouche. Soudain, il se raidit, les yeux révulsés. Un filet de sang coula de ses lèvres. Enfin, il retomba, inerte. Au bout de quelques minutes, ils furent obligés de constater le décès.
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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Dim 6 Juin 2010 - 6:23

CHAPITRE DIX



Non, décidément, il n'arrivait pas à dormir. Pris d'une soudaine insomnie, Chapman alluma sa lampe de chevet et consulta le réveil ; deux heures du matin. Il se leva, s'habilla sans bruit et descendit à la cuisine. Écartant les rideaux, il jeta un coup d'œil au-dehors. Il pleuvait et les rues étaient désertes. Soudain, le commissaire tressaillit. Une silhouette venait d'apparaître dans le halo blafard d'un lampadaire. La vision ne dura qu'un court instant. C’était suffisant ; Chapman l'avait reconnue.
Que diable faisait Laïs dans la rue en pleine nuit, par un temps pareil ? Sans hésiter, le commissaire attrapa son manteau et sortit.


Il la retrouva un peu plus loin et se mit à la suivre. À un moment, la jeune fille s'arrêta et parut écouter quelque chose. Chapman retint son souffle quand elle tourna à demi la tête vers lui. Il était caché derrière le mur d'une ruelle, aussi ne pouvait-elle le voir, bien sûr, mais il avait le sentiment qu'elle avait senti sa présence. Finalement, elle se détourna et poursuivit sa promenade.
"Tu parles d'une promenade !" songea le commissaire.
Ils marchaient contre le vent. La pluie glaciale lui cinglait la face et la bise s'engouffrait à travers son manteau. Clignant des yeux, il vit Laïs obliquer brusquement à gauche. Lorsqu'il arriva sur les lieux, il dut se rendre à l'évidence. Elle l'avait semé.


Vers six heures, Chapman se rendit au rez-de-chaussée et trouva Laïs attablée devant un bol de lait chaud. Il émanait de la jeune fille une odeur subtile de mousse, de feuillage et de terre. Le commissaire pensa aussitôt à la forêt et sut où elle avait été pendant la nuit.
Il s'assit en face d'elle.
— Bonjour, Laïs. Tu es bien matinale.
Les yeux baissés, elle tournait distraitement sa cuillère dans sa tasse. Elle semblait distante et préoccupée.
— Laïs ?
Elle tressaillit et le remarqua enfin.
— Oh, bonjour.
— Est-ce que ça va ?
— Oui, bien sûr. Sauf que…
Elle fronça les sourcils et Chapman eut un regard interrogateur.
— … je ne prends jamais de lait le matin, termina-t-elle d'une voix éteinte.
Elle se leva et versa le contenu du bol dans l'évier.
— Vous ne m'en voulez pas, j'espère. Je crois que je suis encore un peu endormie…
— Tu as passé une bonne nuit ? demanda-t-il d’un air innocent.
Elle haussa les épaules.
— Je ne sais pas, répondit-elle.


La sonnerie retentit et les élèves regagnèrent le bâtiment principal. La récréation de dix heures venait de se terminer.
— Zut ! J'ai oublié mon livre de français !
— Attends, je t'accompagne.
Les deux jeunes filles se rendirent sous le préau. Alyne ouvrit son casier et s'empara de son livre. Cela fait, elle et son amie Hélène entrèrent dans les toilettes. Le professeur qu'elles avaient maintenant n'était jamais en avance aussi comptaient-elles en profiter pour se refaire une beauté. Hélène disparut dans un des WC pendant qu'Alyne se mettait du rouge à lèvres devant une des glaces qui surmontaient les lavabos. Elle baissa les yeux un instant pour chercher un eye-liner et lorsqu'elle releva la tête, Laïs la regardait dans le miroir.
— Attention, Laïs, tu vas être en retard !
Sur ces paroles doucereuses, Alyne ricana et se concentra sur son œil droit.
La glace se fendilla et la jeune fille sursauta.
— Zut !
— Qu'est-ce qu'il y a ? s'enquit Hélène.
— Rien, c'est ce foutu matériel, répondit son amie. Qu'est-ce que tu veux, Laïs ?
Celle-ci n'avait pas bougé. Elle fixait Alyne, impassible. L'adolescente se retourna.
— Eh, t'es bouchée ou quoi ?
À ces mots, Laïs s'approcha d'elle. Ses yeux étaient nettement visibles. Des yeux noirs et froids. Effrayée par son expression, Alyne recula. À ce moment, la chasse d'eau retentit et Hélène ouvrit la porte du W.C.
Laïs tourna la tête vers elle. À peine l'adolescente eut-elle tiré le panneau que celui-ci lui échappa des mains ; le battant claqua, lui bloquant le passage.
— Hé ! Qu'est-ce qui se passe ?
Alyne n'eut pas le temps de répondre. Tendant la main, Laïs l'agrippa par le cou et la fit reculer vers le mur du fond où elle la cogna brutalement. Tenant sa gorge à pleines mains, Alyne glissa à terre et suffoqua.
— Qu'est-ce qui te prend, Laïs ? fit-elle au milieu d'une quinte de toux, d'une voix enrouée.
La jeune fille se pencha vers elle. À présent, son expression était furieuse.
— Ce n'est pas mon nom, gronda-t-elle.
Coincée dans la cabine, Hélène essayait en vain de sortir. Elle se figea en entendant un cri suraigu. Celui-ci s'arrêta brusquement. Le cœur battant à tout rompre, elle vit la porte s'ouvrir doucement.
Devant elle, Laïs la regardait en souriant.


Pendant que les infirmiers sanglaient les corps des deux adolescentes sur des civières et les recouvraient d'un drap, Brown se tourna vers Chapman.
— Comment a-t-il pu pénétrer l'enceinte du lycée ? demanda-t-il. La sécurité des élèves est pourtant une de nos priorités !
— Nous avons affaire à un malin, c'est tout. Il a dû se cacher dans un coin sombre du préau pendant la récréation et a suivi les victimes quand elles se sont éloignées des autres. On va une fois encore devoir pratiquer une autopsie.
— Commissaire…
— Ça ne m'enchante pas, moi non plus, mais tant que nous n'en savons pas plus…
Le directeur secoua la tête.
— Je vais donner un jour de congé aux élèves, décida-t-il. Certains sont en état de choc.


Chapman acquiesça et les deux hommes se séparèrent. Après avoir jeté un coup d'œil au médecin scolaire qui tentait d'apaiser quelques camarades de classe des deux disparues, il aperçut Laïs qui se tenait près d'un chêne, à la sortie du lycée. Il s'approcha d'elle.
— Six personnes sont mortes, maintenant, murmura-t-elle.
Ses yeux bleus étaient humides et elle paraissait troublée.
— C'était des amies à toi ?
— Non…
— Laïs, je comprends que tu aies peur mais si tu sais quoi que ce soit, tu dois me le dire.
— Comment le pourrais-je ? C'est vous le commissaire, pas moi ! Je suis désolée, vraiment. Je ne peux rien vous dire parce que je ne sais rien.
— Que faisais-tu dans la forêt à deux heures du matin ?
Elle sursauta.
— Je… je me promenais. Je n'ai pas le droit ?
— Avec un temps pareil et un assassin qui rôde dans le coin ? Tu m'excuseras, j'appellerais plutôt ça du suicide. Tant que tu habiteras chez moi et surtout tant que le meurtrier courra toujours, je te demanderai de ne plus sortir pendant la nuit.
— D'accord.
Elle avait les larmes aux yeux. Quelque chose la perturbait, mais quoi ?
— Si tu as un problème, tu peux m'en parler, tu sais, proposa Chapman.
— Arrêtez d'abord l'assassin, commissaire. Arrêtez-le. Peut-être qu'alors, je pourrais dormir tranquille.


Lorsqu'elle se retrouva seule, elle éclata en sanglots.
Elle n'avait pas peur. Elle était terrifiée.

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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Ven 24 Sep 2010 - 12:27

CHAPITRE ONZE


La tête entre les mains, le commissaire essayait de comprendre. Devant lui, la table de chêne était encombrée de dossiers. La pendule du couloir sonna vingt et une heures ; cela faisait deux heures que Chapman s'était enfermé dans son bureau.
Les meurtres étaient perpétrés avec une grande violence. Le médecin-légiste affirmait qu'il s'agissait bel et bien de l'attaque d'un animal sauvage. Le problème, c'était qu'aucune trace n'avait été prélevée et aucun animal susceptible de causer de tels dégâts n'avait été signalé. Les témoins, quant à eux, prétendaient tous que les victimes avaient été tuées par une force invisible.
Et Laïs… Quel rôle jouait-elle dans cette histoire ? Trois des six assassinats avaient été commis sur des personnes qu'elle côtoyait. Sa mère adoptive, le psychologue, ses camarades de lycée… Plus il réfléchissait, et plus le commissaire la soupçonnait d'être au centre de tout.
Elle avait l'air si désemparé ! Visiblement, quelque chose la tourmentait. Quel était donc son secret ? Connaissait-elle l'identité du tueur ? Ou alors…
Première possibilité : Laïs posséderait un pouvoir psychique qui lui permettrait de tuer à distance. Elle en userait alors dès qu'elle se sentirait menacée.
Deuxième possibilité : En possession d'un pouvoir meurtrier, Laïs l'aurait refoulé en elle jusqu'à ne plus en avoir conscience. Cependant son subconscient le déclencherait dans des moments de tension extrême.
Troisième possibilité : Laïs se serait inconsciemment dédoublée. La partie mauvaise de son être serait son côté agressif et détiendrait le pouvoir. Effrayée par ce côté destructeur, la jeune fille en aurait fait un être indépendant.
Tout cela était bien beau mais il subsistait encore quelques questions. Pourquoi onze années se seraient-elles écoulées sans que rien ne se passe ? Surtout, pourquoi les homicides ressemblaient-ils tous à l'attaque d'un animal ? D'ailleurs, avait-il le droit de porter un jugement sur cette adolescente, alors qu'un psychologue n'avait rien remarqué ?
Le commissaire soupira. Il fallait qu'il ait une petite discussion avec Laïs. Il sortit de son bureau et se rendit au salon. Installée sur le canapé, Jessie regardait la télévision. Chapman s'approcha.
— Où es Laïs ? demanda-t-il.
— Elle m'a dit qu'elle montait se coucher, répondit la jeune femme. Tu devrais te reposer, toi aussi. Cette enquête te tient trop à cœur.
Il secoua la tête.
— Jessie, je ne pourrais jamais me reposer quand un assassin se promène en ville !
Il décida néanmoins d'attendre le lendemain pour parler à Laïs. Il était inutile de la réveiller si elle dormait déjà.


Bien décidé à avoir une conversation sérieuse avec Laïs, Chapman entra dans le salon. La jeune fille n’avait cours qu’à partir de neuf heures, ce vendredi. Elle était assise sur un des fauteuils et feuilletait distraitement un magazine. Elle était vêtue d'un léger pull gris sombre à l'encolure assez lâche, et d'un pantalon noir. Ses cheveux étaient relevés en un chignon sur la nuque par une barrette en argent représentant un éléphant et quelques mèches folles s'en s'échappaient. Elle leva des yeux méfiants sur le commissaire lorsqu'il s'approcha d'elle. En voyant se poser sur lui les prunelles turquoise qui contrastaient avec sa chevelure noire, Chapman se demanda pourquoi elle n'avait aucun petit ami. Ce ne serait que plus tard qu’il comprendrait les raisons d’un tel isolement.
Il prit place sur un autre siège.
— À quoi penses-tu, Laïs ? commença-t-il.
— À rien.
Le ton sec qu'elle avait employé le surprit. Apparemment, elle était énervée.
— Vous voulez me parler des meurtres et vous me soupçonnez, continua-t-elle.
— Sincèrement, Laïs, j'aimerais qu'on ait une petite conversation. Rien que la vérité.
— Je ne sais rien, je vous l'ai déjà dit !
Elle était sur la défensive.
— Si c'est la vérité, tu n'as rien à te reprocher. Dans le cas contraire… En fait, plus je m'interroge et plus je pense à toi. Je suis certain que tu en sais plus long que ce que tu veux bien me dire.
— J'avais cinq ans quand le clochard a été tué et je n'étais même pas sur les lieux !
— Certaines personnes n'ont pas besoin de contact pour agir sur leur environnement, si tu vois ce que je veux dire.
L'expression de la jeune fille changea du tout au tout. Elle semblait éperdue et cherchait désespérément à prouver sa bonne foi.
— J'aimais Sam, murmura-t-elle. Jamais je n'aurais voulu lui faire du mal ! Pas plus à elle qu'aux autres.
— Pour la dernière fois, dis-moi ce que tu sais. Si j'apprends ensuite que tu détenais des informations que tu m'as cachées, je ne pourrais pas te protéger. C'est de l'obstruction à la justice. Maintenant, si tu dis vrai…
Elle ne répondit pas.
— Ce qui se passe est très grave et tu le sais. Le moindre indice peut être capital. Trop de personnes sont mortes. Tu veux donc que l'on retrouve d'autres victimes ?
— Non ! Bien sûr que non… Je voudrais que tout s'arrête.
— Alors parle-moi. Si tu as des problèmes, je peux t'aider.
La jeune fille paraissait en proie à un affreux dilemme. Apparemment, le commissaire avait touché juste ; elle en savait bien plus qu'elle ne le laissait entendre.
— Laïs…
— C'est elle qui les a tués ! s'écria-t-elle soudain, à bout de nerf. C'est elle ! Je ne pouvais rien faire pour l'en empêcher ! C'est elle, elle…
Elle éclata en sanglots.
"Enfin !" songea Chapman.
— De qui veux-tu parler, Laïs ? questionna-t-il. De qui s'agit-il ?
Elle plaqua les mains sur ses oreilles comme pour se protéger d'un bruit assourdissant et se leva. Une expression de terreur était peinte sur ses traits et les larmes coulaient sur ses joues. Avant que le commissaire ait pu faire quoi que ce soit, elle tourna les talons et s'en fut.
Il se précipita à sa suite.
Quand il arriva dans la rue, il dut se rendre à l'évidence. Elle l'avait semé. Pourtant, il était loin d'être lent ; il fallait bien ça, si on voulait faire carrière dans la police. Il s'apprêtait à demander des renseignements à un couple âgé lorsque qu'il sentit une poussée dans son dos. Il tomba sur l'asphalte et un petit garçon éclata de rire. Sa mère le fit taire et Chapman se releva en maugréant. Il avait certainement glissé…
Il venait de faire un pas quand une sensation de brûlure accapara son attention. Levant son poignet gauche, il écarquilla les yeux à la vue de la griffure sanguinolente qui courait sur le dos de sa main. Aussitôt, les témoignages lui revinrent à l'esprit. C'était donc vrai, cette histoire d' "éventreur invisible" ! Il en avait la preuve…
Laïs… Où était-elle ?
"Laissez-la tranquille, commissaire. Laissez-la."
Chapman tressaillit. Cette voix dans sa tête… Ce n'était pas celle de Laïs.
"Qui êtes-vous ?" demanda-t-il en pensée.
S'agissait-il du mauvais côté de la personnalité de Laïs ?
"S'il lui arrive quoi que ce soit, commissaire, je vous tiendrai pour responsable."
Cet avertissement sonnait comme une menace de mort. La créature était furieuse et le mettait en garde.
La créature ? Voyons, Laïs n'était pas possédée ! Il fallait qu'il la retrouve.


Il ne la retrouva pas. Même en mettant Peter au courant et en fouillant les environs de la ville, elle demeura invisible. Carl, quant à lui, n'avait aucune nouvelle depuis plusieurs jours.
Malgré cela, le commissaire se refusait toujours à la dénoncer. C'était un risque à courir, un manquement à la procédure habituelle, mais il préférait s'occuper de cette histoire seul. La jeune fille était assez perturbée comme ça, qui sait ce qui se passerait si elle avait toute une brigade aux trousses !


Un bruit sonore la fit sursauter et elle se retourna. Elle marchait depuis près de trois heures et la pluie s'était mise à tomber, transformant le bas-côté de la route en sentier boueux.
Le poids lourd qui venait de klaxonner ralentit et s'arrêta un peu plus loin. Lorsque la jeune fille arriva à sa hauteur, le conducteur passa la tête à l'extérieur, côté passager, et l'apostropha :
— Je vous emmène ? Faut pas rester sous cette flotte !
Elle n'hésita qu'un instant. Peu après, elle était assise dans la cabine. L'homme lui tendit une serviette avant de reprendre sa conduite et elle s'essuya le visage, le cou et les mains. Ses cheveux avaient tendance à friser sous l'effet de l'humidité et des mèches sombres bouclaient autour de son visage ; son chignon n'était plus qu'un souvenir et elle ôta la barrette d'argent.
Elle avait craqué. Elle avait failli tout révéler au commissaire. Lui révéler quoi ? Elle-même ne le savait pas au juste. Plus d'une fois, elle avait été tentée de tout avouer mais elle n'ignorait pas ce qui se passerait alors. Chapman la considérerait comme le suspect numéro un et la ferait enfermer, persuadé qu'elle n'était rien de plus qu'une dangereuse schizophrène… Depuis qu'elle l'avait quitté, elle avait traversé la forêt et marché sur la route qui passait au-delà, étreignant ses épaules et secouée de sanglots. Vers qui se tourner ? Dieu merci, la pluie avait rendu ses larmes invisibles… Son pull anthracite détrempé lui collait à la peau elle prit conscience du froid.
L'homme lui jeta un regard et alluma le chauffage.
— Merci, fit-elle en essayant de sourire d'un air naturel.
— Appelez-moi Jacques, va. Qu'est-ce que vous faisiez toute seule ?
— Une de mes occupations préférées est de me promener sous la pluie.
Jacques eut un petit rire.
— Vous alliez où, comme ça ? questionna-t-il encore.
— Chez mon grand-père, mentit-elle. En fait, j'ai raté mon bus alors j’ai pensé qu'un peu d'exercice ne me ferait pas de mal. Il n'habite pas très loin, de toute façon. Vous pouvez me déposer à l'entrée du prochain village, ce sera parfait.
Il hocha la tête et le silence s'installa. La route était déserte et le paysage défilait, à demi masqué par l'ondée qui formait une brume humide au niveau de la chaussée. Les gouttes s'écrasaient sur le pare-brise, aussitôt chassées par l'essuie-glace.
— Vous voulez boire quelque chose ? demanda soudain Jacques. Il y a un Thermos de café derrière les sièges, dans le sac de sport. Ça vous réchaufferait.
— Non merci.
Tout à coup, elle se redressa et enleva son pull. Elle ne portait en dessous qu'un soutien-gorge.
— Hé ! s'écria l'homme. Vous voulez peut-être une couverture ?
Il avait dit cela pour la forme ; une lueur appréciative s'était allumée dans ses yeux. Elle laissa tomber le vêtement à ses pieds.
— Regardez la route, répliqua-t-elle d'un ton impassible.
Jacques s'éclaircit la gorge.
— Ce sera difficile.
Il avait pris le ton de la plaisanterie mais la jeune fille n'eut pas l'ombre d'un sourire. Brusquement, Jacques se sentit mal à l'aise. L'atmosphère avait changé. Il s'enhardit au bout de quelques minutes, lorsqu'il aperçut un chemin de terre qui menait dans la forêt.
— Essayez seulement et je vous découpe en tranches.
Il sursauta. On aurait dit qu'elle avait lu dans ses pensées. Sa voix neutre sous-entendait une menace glacée.
— Hein, heu… bafouilla-t-il. Non, qu'est-ce que vous croyez, je ne suis pas comme ça !
Pourquoi tremblait-il ? Après tout, ce n'était qu'une gamine. C'était vrai que, jamais encore, il n'avait profité de la situation mais il fallait dire qu'elle était plutôt tentante…
Il continua pourtant son chemin sans oser un seul geste déplacé. C'est qu'il ne parvenait pas à se débarrasser de l'impression absurde que la fille lui collait le canon d'une arme sur la tempe…
Il la déposa un quart d'heure après et poussa un soupir de soulagement quand elle descendit de la cabine. Il se remit à rouler et s'efforça d'oublier cette étrange adolescente aux yeux noirs.


Laïs n'était pas venue en cours aujourd'hui. Kevin avait entendu une conversation téléphonique entre le proviseur et le commissaire Chapman en passant près du bureau. D'après ce qu'il avait pu comprendre, la jeune fille avait un début de grippe et serait sans doute absente quelques jours.
Il tourna les talons avant que quelqu'un ne l'aperçoive et rejoignit les autres élèves. Il souhaitait que Laïs revienne vite. Il voulait lui parler et ne croyait qu'à moitié à cette histoire de grippe.

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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Ven 24 Sep 2010 - 12:33

CHAPITRE DOUZE



Elle se montra jeudi matin, six jours plus tard. Kevin soupira lorsqu'elle entra dans la salle de classe et vint s'asseoir à côté de lui, après avoir montré un billet d'excuses au professeur d'histoire, madame Chaudin.
— Où étais-tu ? demanda-t-il à voix basse.
— En promenade. Pourquoi, tu voulais venir avec moi ? répliqua-t-elle sur le même ton.
Kevin n'insista pas ; les yeux de la jeune fille étaient d'un noir d'encre. Elle sortit ses affaires, ouvrit son livre d'histoire et fit mine d'écouter le professeur. En fait, un sourire rêveur flottait sur ses lèvres et elle ne prenait pas de notes.
Quand il apprit que Laïs était revenue, Chapman se sentit soulagé, lui aussi. Au moins, il n'aurait pas à la faire rechercher. Le commissaire était cependant curieux de savoir où elle avait pu se cacher pendant ces quelques jours. Où avait-elle dormi ?
Puisqu'elle était là, il pourrait lui parler de nouveau. Qu'elle fut rentrée de son propre chef était une bonne chose, au fond. Il décida de l'attendre près des grilles du lycée.


Il attendait depuis une demi-heure quand la sonnerie retentit. Aussitôt, la porte de l'aile principale s'ouvrit, livrant passage à un flot de lycéens. Il était midi et la plupart se dirigèrent vers le préau pour poser leurs sacs dans les casiers, avant de monter à la cantine. Ceux qui étaient externes prirent le chemin de la sortie.
Laïs était bien là, en compagnie d'un garçon brun aux yeux verts. Chapman remarqua que ce dernier restait un peu en retrait, comme s'il n'osait pas trop s'approcher… Il allait faire un pas dans leur direction lorsque Laïs se tourna vers lui.
Aussitôt, l'exaspération masqua les traits de l'adolescente.
— Oh, merde !! cria-t-elle avant de tourner les talons.
Plusieurs élèves se retournèrent sur elle, puis reprirent le fil de leurs conversations. Le commissaire décida de faire le tour de l'école, pensant la rattraper derrière les bâtiments. Une fois sur place, il retint un juron. Elle lui avait encore échappé !
Aucune importance. Il avait une petite idée de l'endroit où elle pouvait être.


Il la retrouva dans la forêt, assise sur un tronc d'arbre renversé. Il s'approcha.
— Maintenant, Laïs, tu vas me dire ce qui se…
Elle tourna la tête vers lui et ses yeux noirs et froids le dévisagèrent d'une manière indéfinissable. Puis elle regarda à nouveau devant elle. Chapman eut la désagréable impression qu'il n'existait pas pour elle, qu'il faisait bêtement partie du décor. Il s'avança encore.
Un joyeux sifflement résonna dans les frondaisons.
La jeune fille leva la tête avec une vivacité étonnante. Son regard fouilla les branches à moitié débarrassées de leur feuillage et se fixa. Chapman entendit un pépiement étouffé et l'oiseau tomba à terre, tel un petit paquet de plumes. Sa tête se détachait presque de son corps par une plaie ouverte.
Le commissaire était décontenancé.
— Pourquoi as-tu fais ça, Laïs ? Pourquoi ?
Elle ne répondit pas, ne daigna même pas le regarder.
— Laïs !
Elle se tourna enfin vers lui et le dévisagea avant de sourire. Une lueur de malice apparut dans ses prunelles sombres. Elle tendit le bras et lui fit signe d'approcher. Lentement, le tranchant de son autre main remonta le long de son ventre, jusqu'à sa gorge où il resta perpendiculairement. Elle ne souriait plus.
L'avertissement était clair. Chapman recula d'un pas. Elle sembla satisfaite et ne s'occupa plus de lui. De longues minutes s'écoulèrent.
Soudain, elle se pencha en avant et se prit la tête dans les mains. Son regard était empli de peur et de rage. Une expression de détresse se peignit bientôt sur ses traits. De noirs, ses iris devinrent bleu marine. Peu à peu, ils s'éclaircirent jusqu'à prendre la teinte de la turquoise.
Laïs laissa retomber ses poignets sur ses genoux et se leva.
— Rentrons, s'il vous plaît. J'ai une affreuse migraine.


— Pourquoi fais-tu ça, Laïs ?
À ces mots, la jeune fille sursauta et se retourna, effarée. Ils étaient rentrés à la maison et Chapman venait à peine de fermer la porte d'entrée.
— Non !!… Ce n'est pas moi ! s'écria-t-elle. Ce n'est pas moi qui ai tué tous ces gens. Pourquoi ne me croyez-vous pas ?
— On dirait que quelque chose ou quelqu'un te fait peur…
— Ce n'est pas moi qui les ai tués.
— … et tu dois me dire ce que c'est. Tu m'as dit que c'était elle qui les avait assassinés. De qui s'agit-il, Laïs ? Si tu me fais confiance, on arrivera à l'arrêter. Ensemble.
Laïs marmonna quelque chose. Elle paraissait méfiante et peinée.
— Je te demande pardon. Que dis-tu ? demanda Chapman.
— Elle ne se laissera pas faire.
— Qui, Laïs. Qui ?
Elle demeura obstinément muette. La sonnerie du téléphone retentit soudain. Le commissaire décrocha tout en gardant un œil sur Laïs. Celle-ci baissait la tête d'un air boudeur.
— Oui ?
— C'est moi, Peter, fit la voix à l'autre bout du fil. Il faudrait que tu viennes au commissariat. Il y a là un jeune homme qui voudrait te parler.
— Désolé, je suis occupé pour le moment, protesta Chapman. Dis-lui que je passerai plus tard.
— Il insiste. Il dit que c'est au sujet de Laïs et que c'est important.
— Vraiment ? Passe-le-moi, veux-tu ?
Un instant plus tard, le commissaire entendit la voix d'un garçon. Il devait avoir le même âge que Laïs, estima-t-il.
— Monsieur Chapman, est-ce que vous êtes avec Laïs, en ce moment ?
— Oui, pourquoi ?
— C'est trop long à expliquer. Venez au commissariat.
— Tu ne peux pas me parler par téléphone ? Je ne peux pas quitter Laïs pour le moment…
— Vous la soupçonner, n'est-ce pas ? Commissaire, Laïs est innocente !
— Qu'est-ce qui te fait croire ça ?
— Je vous en prie, laissez la tranquille ! Venez au poste et je vous dirais ce que j'ai appris. Mais par pitié, ne la mettez pas en colère !
— Écoute, je ne sais même pas ton nom…
— Kevin. Je m'appelle Kevin Mackenzie.
À ce nom, Laïs releva brusquement la tête. Avait-elle entendu ? Dans ce cas, elle possédait de bonnes oreilles… Ses yeux s'étaient légèrement assombris.
— D'accord, Kevin. Je viens tout de suite, concéda Chapman. Attends-moi.
— Je ne vais pas me sauver ! Essayez seulement de ne pas l'énerver.
— Promis.
Le commissaire raccrocha. Les prunelles de la jeune fille étaient de nouveau turquoise. Son expression était indéchiffrable.
— Quelqu’un m’attend au commissariat et j’aimerais que tu m’accompagnes, dit-il.
— Ce n'est pas moi qui les ai tués.
— Sincèrement, Laïs, j'aimerais te croire mais…
— Ce n'est pas moi. C'est elle. C'est Déino.


Chapman était dans son bureau du commissariat, en compagnie de Peter et du garçon qu'il avait vu avec Laïs, dans la cour du lycée. La jeune fille, quant à elle, était installée dans la salle principale, sur un banc qui se trouvait près de la porte du bureau. Lorsque l’un des policiers qui allaient et venaient lui sourit gentiment, elle lui tira la langue.
— Commissaire, je sais que vous la suspectez mais je vous assure qu'elle est innocente, disait l’adolescent pendant ce temps.
Il était assis en face du bureau et Peter était debout, bras croisés. Il lança un regard à Chapman qui lui répondit en haussant un sourcil. Kevin poursuivit :
— Je m'inquiétais pour elle depuis un moment. Le trois novembre, elle est venue en retard au cours de mathématiques. Elle n'avait pas l'air très bien et n'arrêtait pas d'écrire quelque chose. C'était un mot qu'elle répétait sans cesse, comme s'il l'obsédait. J'avais une sensation de déjà-vu mais ce n'est que récemment que j'ai compris ce qu'il voulait dire.
— Le mot qu'elle écrivait, est-ce que ce n'était pas "Déino", par hasard ? s'enquit le commissaire.
Kevin écarquilla les yeux.
— Oui ! s’exclama-t-il. C'est bien ça, "Déino". Monsieur Chapman, est-ce que vous savez ce que cela signifie ?
— Eh bien, j'avoue mon ignorance.
Kevin ouvrit une encyclopédie qu'il avait amenée avec lui.
— Déino vient du grec. Ça veut dire "terrible", expliqua-t-il. J'ai fais des recherches au musée et on m'a appris qu'une jeune fille venait souvent se documenter. C'était elle. Celle qui est avec Laïs. Apparemment, elle voulait se renseigner sur son passé. Elle a fini par tout découvrir et c'est sans doute pour ça qu'elle tue sans raison.
— Excuse-moi, Kevin, mais…
— Attendez, vous allez comprendre. Ça va vous paraître complètement fou… Néanmoins, c'est la seule explication que j'ai pu trouver. Vous souvenez-vous de la crise de nerf qu'elle a piqué au musé, pendant la visite scolaire ? C'est certainement ça qui l'a orientée dans ses investigations. Je m'en suis rappelé et j'ai fini par trouver des documents qui parlent d'un certain dinosaure. D'ailleurs, le mot "dinosaure" vient en partie du grec déinos.
— Heu… Ce dinosaure, Kevin, comment s'appelle-t-il ? demanda Chapman d'un ton impassible.
Le garçon perçut le malaise qui régnait dans la pièce.
— Déinonychus, répondit-il. Et devinez ce que ça veut dire ?
Le commissaire eut une mimique interrogative.
— "Terrible griffe".
Peter siffla.
— Henri, les cadavres éventrés… souffla-t-il.
— Kevin, tu veux nous faire croire que Laïs est une sorte de… dinosaure ?
— Pas Laïs. Déino. J'ignore comment, mais il semblerait qu'il s'agisse de deux âmes dans un seul corps, dont l'une est un esprit réincarné. Si Déino est devenu aussi intelligente que n'importe quel être humain, c'est peut-être parce qu'elle apprenait en même temps que Laïs. Elle n'avait aucun souvenir, son esprit était comme vierge. Elle a alors absorbé toutes les informations nécessaires pour vivre à notre époque. Ce n'est plus un simple animal. Cependant, elle a conservé ses instincts de chasseur et elle continue de tuer.
Une fois encore, Chapman et Peter échangèrent un regard. Cette histoire était ridicule !
— Tu ne crois pas que Laïs en ait entendu parler d'une façon ou d'une autre ? Elle se serait peut-être identifiée à cet animal… supposa Peter.
— Oui, cela se peut, admit l'adolescent. Pourtant…
— Pourtant, ce que tu viens de nous dire est assez logique, coupa Chapman. Tout ceci a beau être absurde… Peter, je t'assure qu'elle est différente quand elle a ses… ses crises. Non, pas différente. Autre. Et monsieur Herbert ! Il s'est passé quelque chose pendant la séance d'hypnose. Il faudrait mettre la main sur ses notes, au cas où elles n'auraient pas été détruites par l'incendie. Rappelles-toi le chat, dans le camp des bohémiens ! Il a de toute évidence senti quelque chose… De toute façon, s'il s'agit d'un dédoublement de la personnalité, pourquoi avoir inconsciemment choisi le déna… dino…
— Déinonychus.
— Oui, merci Kevin. Nous ne devons pas oublier non plus qu'il ne s'est rien passé pendant plus de dix ans. Je pense qu'il vaut mieux parer à toute éventualité. Kevin, je peux jeter un coup d'œil ?
— Oui, bien sûr !
Il lui tendit l'encyclopédie et Peter s'approcha pour lire, lui-aussi.

DÉINONYCHUS : Découvert par John Ostrom en 1964 dans le Montana (États-Unis), il fait partie de la famille des Dromaeosauridae, dans laquelle on peut inclure le droméosaure et le vélociraptor. Ce prédateur agile vécut au Crétacé, il y a cent à cent dix millions d’années. Haut d'un mètre quatre-vingts et long de trois à quatre mètres, il possédait comme particularité une griffe acérée aux membres postérieurs qui lui permettait d'éventrer ses victimes. Le déinonychus chassait en bande et, avec ses mains griffues et ses dents aiguisées, n'hésitait pas à s'attaquer à de grands herbivores, tel l'iguanodon. Coureur rapide, il était capable de démarrages fulgurants et de sauts spectaculaires.

Ayant fini sa lecture, Chapman releva la tête.
— Pourquoi un animal pourrait-il se réincarner ? Pourquoi précisément cet animal ?
— Nous ne le saurons peut-être jamais, répondit Peter. Tu penses que…
— Que c'est vrai ? Je ne sais pas. J'espère que non. Mon bon sens me traite de naïf si j'accorde le moindre crédit à tout ça mais quelque chose me dit… Je ne sais pas, vraiment. Tout ce dont je suis sûr, c'est que nous sommes dans un sacré pétrin…

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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Ven 24 Sep 2010 - 12:37

DEUXIÈME PARTIE


Nommer c'est montrer et montrer c'est changer.
Jean-Paul Sartre

Aux maux désespérés, il faut des remèdes désespérés, ou il n'en faut pas du tout.
Shakespeare
Hamlet


CHAPITRE TREIZE


Aussitôt rentré à la maison, Chapman convoqua Laïs dans son bureau. Plus que jamais, il était décidé à tirer tout cela au clair.
— Tu vas me dire tout ce que tu sais sur cette Déino, exigea-t-il.
La jeune fille fronça les sourcils.
— Je ne sais pas trop... J'avais tout juste cinq ans lorsqu'elle s'est manifestée pour la première fois, mais je crois qu'elle a toujours été là parce que je ressens plus ou moins sa présence depuis toujours, répondit-elle.
— Carl a parlé d'un compagnon de jeu imaginaire. C'était Déino ?
— Oui, sauf que Déino est réelle.
— Quand elle est avec toi, te parle-t-elle ?
— Elle est toujours avec moi.
— Toujours ? Tu veux dire qu'elle est là, en ce moment ?
À la pensée que cette créature les épie et puisse apparaître à tout moment, le commissaire sentit une vague inquiétude l'envahir. Il la chassa.
— Oui, elle est là. D'une façon latente.
— Comment cela ?
— Je ne sais pas au juste comment l'expliquer… Elle est là, en moi, et observe ce qui se passe. Quand elle se manifeste, je sens sa présence, de plus en plus forte. J'essaye alors de la refouler. Ces temps-ci, c'est devenu de plus en plus difficile et maintenant…
La jeune fille semblait désespérée.
— Après le meurtre du clochard, elle est restée en sommeil pendant onze années, reprit-elle. Ce n'est que récemment qu'elle s'est réveillée. J'ignore pourquoi.
— Pourquoi tue-t-elle ?
— Ça doit être son instinct de chasseur, supposa-t-elle.
— Laïs, elle m'a attaqué.
— Elle vous a attaqué ?
— On peut dire ça comme ça. En fait, je n'ai que cette blessure et je crois qu'elle m'a un peu bousculé dans la rue…expliqua-t-il en lui montrant la griffure qui courait sur le dos de sa main.
— C'est un avertissement. Si elle voulait vous tuer, ce serait déjà fait, observa-t-elle.
— C'est vrai mais pourquoi m'épargner ? Pourquoi épargne-t-elle Kevin ? Tous les deux nous voulons savoir la vérité, nous te harcelons de questions. Cela doit être assez énervant pour elle. De plus, je suis chargé de la sécurité de la ville en arrêtant les criminels. Sans compter Peter. Lui aussi est au courant maintenant. Pourquoi laisser en vie les seules personnes qui connaissent son existence et ont intérêt à la mettre hors d'état de nuire ?
— Demandez-le-lui.
— Accepterait-elle de me parler ?
— Je ne sais pas.
— Si je l'appelle, tu la laisseras me parler ?
— C'est trop dangereux, elle pourrait…
— Tu l'as dit toi-même, si elle voulait me tuer, ce serait déjà fait.
— Je déteste quand elle est là. J'ai l'impression d'être dépouillée de ma propre existence.
— Je ne veux pas t'obliger à quoi que ce soit, Laïs. Il faut pourtant que je lui parle.
La jeune fille hésitait. Quelle que soit la véritable nature de Déino, Laïs en était de toute évidence terrifiée. Finalement, elle accepta. Elle ferma les yeux et Chapman s'assit en face d'elle.
— Déino ? Déino, je voudrais te parler.
Les mains de la jeune fille se crispèrent sur les accoudoirs de son fauteuil et elle baissa la tête.
— Déino, parle-moi.
Elle releva la tête et ouvrit les yeux.
Ils étaient noirs.
Elle le dévisageait d'une façon indéfinissable, et le commissaire n'aurait pas pu dire si son expression était amusée ou malveillante. Sans parvenir à ignorer son appréhension, il insista :
— Parle-moi, Déino.
Elle pencha la tête de côté mais le fixait toujours droit dans les yeux.
— Elle a tout de même fini par vous parler de moi, dit-elle. Je commençais à craindre que cela n'arriverait jamais.
Chapman soupira. Au moins, il pouvait communiquer. Elle sourit et continua :
— En fait, je dois vous remercier. J'avais très envie de prendre l'air.
— Que veux-tu dire ?
— Je commence à avoir faim.
Elle le regardait à présent d'un air franchement mauvais. Le commissaire sentit un frisson glacé le parcourir.
— Oh, je suis désolée de vous avoir fait peur ! reprit-elle avec un sourire sarcastique, ravie de son petit tour.
— Déino, réponds-moi. Je voudrais savoir pourquoi tu es là, avec Laïs.
Elle ne répondit pas.
— Déino !
— Oui ?
— Pourquoi es-tu là ? Si tu es réellement ce que tu prétends être, pourquoi n'essayes-tu pas de t'adapter au lieu de t'en prendre ainsi à tes concitoyens ? As-tu songé aux personnes innocentes que tu as tués, à leurs familles ?
Elle soupira. Apparemment, c'était le cadet de ses soucis.
— Pourquoi toutes ces questions ? C'est un jeu peut-être.
— Non, ce n'est pas un jeu ! Réponds-moi.
— Qu'est-ce que j'y gagne ?
— J'ignore ce que tu veux, Déino. S'il te plaît, réponds-moi.
Elle ricana et dit comme pour elle-même :
— Après la politesse, il va peut-être essayer la force !
Chapman commençait à perdre patience.
"Elle joue avec mes nerfs, la sale bête !"
Aussitôt, elle se redressa, l'œil vif.
— Qu'est-ce que j'ai entendu ?
" Oh merde ! Elle lit dans les pensées. Je ferais mieux de me méfier !"
— Je ne vous le fais pas dire.
— Déino…
— La ferme !
Son ton n'admettait aucune réplique. Elle se pencha en avant et plongea son regard noir et froid dans le sien.
— Tant que vous resterez tranquilles, vous et les vôtres, vous n'aurez rien à craindre de moi. Par contre, si vous vous avisez de me mettre des bâtons dans les roues, ça ira mal, très mal. Pigé ?
Il n'eut pas le temps de répondre. Elle se renversa dans son fauteuil et sourit avec dédain.
— Parfait, trancha-t-elle. Je vois que nous nous comprenons.
Sur ce, elle ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, ils étaient bleus. Déino était partie, et paradoxalement elle était toujours là.
— Ça va, Laïs ? Tu veux boire un peu d'eau ? demanda Chapman en voyant la pâleur de la jeune fille.
— Non merci. Elle vous a parlé ?
— Oui et non. En fait, elle m'a donné un autre avertissement… Non, non, rassures-toi, s'empressa-t-il d'ajouter devant son air effrayé. Elle m'a conseillé de me tenir tranquille.
Il s'interrompit et considéra Laïs pendant un moment.
— Pourquoi n'en as-tu pas parlé plus tôt ? voulut-il savoir.
— Vous avez l'habitude d'être cru lorsque vous racontez des histoires pareilles ? répliqua-t-elle. Je me rends parfaitement compte que tout cela est ridicule. Je ne suis pas stupide. D'ailleurs, j'ignorais qui elle était vraiment jusqu'à ce qu'elle le sache elle-même.
Elle se détourna. Chapman eut le temps de remarquer ses yeux humides.
— Je voudrais que vous m'aidiez, s'il vous plaît, murmura-t-elle. Je ne la contrôle plus.

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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Ven 8 Oct 2010 - 10:58

CHAPITRE QUATORZE



La sonnerie de huit heures retentit. Dans les couloirs du lycée, les élèves prenaient place devant leurs salles respectives. Monsieur Brown prit congé de mademoiselle Mapple, un professeur d'anglais qui avait rendez-vous avec sa classe, et se dirigea vers le bureau de l'intendant. Comme il venait de dépasser un coin d'ombre, une silhouette s'en détacha et le regarda s'éloigner. Elle prit ensuite la direction opposée.
Le bureau du directeur, tout au fond du couloir, était fermé à clé. La main sur la clenche, la jeune fille abaissa les yeux sur la serrure. Celle-ci ne tarda pas à émettre un petit bruit sec et la porte s'ouvrit. Sans perdre de temps, elle s'assit sur le fauteuil principal en cuir noir et appuya sur une touche du répondeur. Les messages se succédaient, sans intérêt. Pendant ce temps, elle ouvrait les tiroirs, regardait les papiers…
Elle était en train de feuilleter un agenda lorsqu'elle dressa l'oreille. La voix du commissaire montait dans la pièce, au milieu de légers grésillements.
"Ici le commissaire Chapman. Je voudrais vous parler au sujet de Laïs. C'est assez important. Rappelez-moi dès que possible."
Un sourire méprisant flotta sur les lèvres de l'adolescente. Elle remit tout en place et sortit.
Alors qu'elle passait devant un miroir mural, celui-ci se fendilla.


— Prenez une feuille double, ordonna Mme Chaudin en sortant un paquet de polycopiés de sa mallette en osier.
Un concert de protestations s'ensuivit aussitôt. Les élèves ouvraient de grands yeux étonnés.
— Allons, silence ! Vous saviez qu'il y aurait une interrogation écrite : je vous ai prévenus.
— Vous aviez précisé pour la semaine prochaine ! protesta un garçon à lunettes.
— Si vous n'avez pas appris votre leçon, tant pis pour vous.
Le professeur d'histoire distribua les feuilles. En arrivant près de Laïs, elle s'arrêta. La jeune fille avait la tête entre ses mains, dans l'attitude de celle qui n'est vraiment pas dans son assiette.
— Est-ce que ça va, Laïs ? s'enquit Mme Chaudin.
Laïs fit signe que non et le professeur hésita un moment. Elle craignait que ce ne fût une ruse pour échapper au contrôle, mais Laïs paraissait réellement malade.
— Florence, voulez-vous l'accompagner à l'infirmerie ? demanda-t-elle. Nous vous attendrons.
Les deux jeunes filles se levèrent et quittèrent la pièce. Personne ne remarqua le froncement de sourcils du voisin de Laïs. Sitôt dehors, cette dernière se redressa. Florence sourit :
— On dirait que ça va mieux !
Laïs, qui maintenant avait l'air en pleine forme, posa sur elle des yeux sombres. Elle se dirigea ensuite vers la sortie. Sa camarade de classe la retint par le bras.
— D'accord, c'était bien le coup du malaise, admit-elle. Que vas-tu faire, maintenant ?
— Je ne sais pas. J'irai peut-être me promener en ville.
— Laïs, on a cours ! Une interro, en plus… Tu ne peux pas partir comme ça !
— Je fais ce qui me plaît.
Florence allait de surprise en surprise. Laïs paraissait soudain si différente, si… dure.
— Tu vas avoir des ennuis, prévint-elle.
— Flo, tu es mon amie, oui ou non ?
— Bien sûr, La… commença Florence.
— Alors tu la fermes, coupa l’autre fille d'un ton catégorique.
Puis, elle se radoucit :
— Tu peux venir avec moi si tu veux, proposa-t-elle.
— Laïs, je ne sais pas si tu as remarqué. On a un cours ! Si on part, on se fera tuer !
Laïs la regarda avec une expression chargée de mépris.
— Comme tu voudras…
Elle se détourna sans plus s'occuper d'elle. Florence soupira. Elle n'avait pas très bien appris sa leçon d'histoire et Laïs était vraiment bizarre…
— Attends-moi, je viens ! s’exclama-t-elle en la suivant.


À quatorze heures, Chapman se retrouva dans le bureau du directeur. Celui-ci se plaignait :
— Nous avions remarqué une amélioration dans son travail scolaire et son comportement, peu après notre dernière discussion. Eh bien, cela n'a pas duré. Ses résultats sont de nouveaux en baisse et, si elle ne répond plus à ses professeurs avec insolence, certains m'ont rapporté qu'elle les regardait avec une effronterie évidente. Cette enfant a un problème, c'est certain…
— Justement, monsieur Brown, intervint le commissaire, c'est à propos de cela que je voulais vous parler. Laïs n'est pas en état de se rendre en cours, en ce moment. Jusqu'à ce que ça aille mieux, je préférerais qu'elle s'abstienne d'aller au lycée.
— Croyez-vous que cette situation pourrait durer encore longtemps ?
— Je ne pense pas, mentit Chapman.
— De toute façon, je doute que la retirer du lycée soit une mesure efficace. Figurez-vous que mademoiselle se permet de partir en promenade alors que ses camarades ont un devoir d'histoire !
— Vous voulez dire qu'elle a quitté la classe ?
— Elle et une certaine…
Brown se pencha sur une feuille.
— … Florence Roger. Laïs n'avait pas l'air très bien, alors leur professeur lui a permis de se rendre à l'infirmerie. Florence devait l'accompagner, au cas où elle aurait eu un malaise. Quinze minutes plus tard, elle était toujours absente. Florence n'ayant aucune raison de rester avec Laïs, madame Chaudin a alerté un surveillant. Tout cela pour constater qu'elles étaient parties.
— Vous ignorez où elles se trouvent ? s'alarma Chapman.
Il était inquiet. Si Déino était apparue, qui sait ce qu'il risquait d'arriver à Florence ! On frappa à la porte. Une adolescente aux cheveux roux entra, l'air penaud.
— Eh bien, vous voilà enfin, Florence ! s'écria le directeur.
Chapman respirait mieux…
— Vous rendez-vous compte de votre impertinence ?! explosa Brown.
Le commissaire tenta de le calmer :
— Elle est là maintenant, c'est le principal. Ne la punissez pas. D'ailleurs, cela ne se reproduira plus, n'est-ce pas Florence ?
La jeune fille acquiesça et le proviseur haussa les épaules.
— Au fait, où est Laïs ? voulut-il savoir.
— Elle m'a dit qu'elle rentrait chez elle, répondit Florence.


Plus tard, Chapman s'arrangea pour parler seul à seul avec elle.
— Que s'est-il passé quand tu étais avec elle ?
Florence hésitait et il dut insister :
— Tu peux me le dire. Laïs est un peu malade en ce moment et j'aimerais savoir si tout c'est bien passé.
— On était au centre ville, raconta-t-elle enfin. Il y avait pas mal de circulation mais Laïs a traversé la rue sans la moindre hésitation. Elle n'était même pas sur un passage clouté et le feu des voitures étaient vert… Je n'ai jamais vu ça, elle avançait tranquillement parmi les autos qui freinaient de justesse et klaxonnaient. Moi, j'ai dû attendre. Ensuite, on a fait du lèche-vitrines. À midi, elle m'a payé un déjeuner dans un fast-food. Elle ne s'est rien pris ; elle se contentait de me regarder manger. Elle n'était pas méchante, et pourtant, elle m'a paru… Je ne sais pas, différente.
— T'a-t-elle dit quelque chose de spécial ?
Florence réfléchit :
— Non, je ne crois pas.
— Une dernière chose. De quelle couleur étaient ses yeux ?
— Ça aussi je l'ai remarqué. Elle met des lentilles ou quoi ? Ils étaient très noirs. Pas bruns, vraiment noirs.

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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Ven 8 Oct 2010 - 11:05

CHAPITRE QUINZE



Chapman referma la porte sur lui et suspendit son manteau. Il était dix-sept heures et il venait du commissariat où il avait mis Peter au courant des derniers événements.
— Pourquoi voulez-vous me retirer du lycée ?
Il se retourna. Laïs était là et le regardait fixement, au pied de l'escalier.
— Vous avez peur que je tue mes camarades de classe, reprit-elle.
— Laïs, tu sais bien que ce n'est pas de toi dont je veux les protéger, objecta-t-il en voyant à quel point elle avait l'air énervée.
— Vous croyez sincèrement que ça suffira ? Elle peut tuer qui elle veut et quand elle veut. Cela lui est de plus en plus facile.
— Connais-tu le moyen de l'arrêter ?
— Elle n'a pas peur de nous, répondit-elle comme si elle n'avait pas entendu. Chaque jour qui passe la rend plus forte.
— Sais-tu comment faire pour la mettre hors d'état de nuire ? insista patiemment le commissaire.
La jeune fille secoua la tête
— Non, j'ignore ce qu'il faut faire… Vous avez un plan ? voulut-elle savoir.
Chapman n'était pas sans remarquer l'espoir que sous-entendait ses paroles.
— J'aimerais te donner une autre réponse, mais…
Elle sembla soudain inquiète ; la tête penchée, elle paraissait écouter quelque chose.
— Qu'y a-t-il, Laïs ? Elle te parle, n'est-ce pas ? Que dit-elle ?
Elle sourit :
— Elle dit que vous n'êtes qu'un sombre demeuré. Vous savez très bien ce qu'il faut faire pour la détruire, seulement vous êtes trop lâche.
Laïs n'aurait pas répondu une chose pareille. Elle était dans l'ombre, où Chapman ne pouvait voir ses yeux et il comprit. Déino s'était manifestée. Était-elle là depuis le début ? En tout cas, elle voulait le provoquer et il se promit de ne pas lui faire ce plaisir. Sans plus un regard pour elle, il entra dans son bureau dont il ferma la porte. Comme il lui faussait compagnie, elle se mit à proférer à voix basse toutes sortes d'insultes. Visiblement, elle avait besoin de se défouler. Pourquoi ne tuait-elle pas ?
Il décida de l'inviter dans son bureau. Traversant le couloir, il se rendit à la cuisine où la jeune fille s'était réfugiée. Il venait à peine de passer le seuil lorsqu'un œuf s'écrasa sur son pull… Il s'essuya comme il put avec un mouchoir en papier et jeta un coup d'œil dans la pièce.
Tout était sens dessus-dessous, l'adolescente ouvrait les placards, les tiroirs, et jetait tout ce qu'elle trouvait. Bientôt, le linoléum se retrouva jonché de boîtes et d'emballages de toutes sortes. Une demi-douzaine d'assiettes vola simultanément à travers la cuisine avant d'aller se briser contre un mur.
Dès qu'elle le vit, la jeune fille attrapa un couteau de cuisine et le lança vers lui. Le commissaire eut juste le temps de se baisser ; l'ustensile passa en sifflant au-dessus de sa tête. Trouvant le jeu amusant, elle s'empara de deux autres couteaux. Cette fois, Chapman referma la porte et il entendit les lames se ficher dans le panneau en bois.
— Quand tu seras calmée, viens me voir dans mon bureau, suggéra-t-il. Il faudrait qu'on parle.
La porte s'ouvrit sur la fille qui le dévisagea.
— Vous vous sentez bien ? demanda-t-elle.
Il parvint à sourire d'un air détaché.
— Parfaitement bien. Alors, ça y est ? Tu t'es bien défoulée ?
Elle le suivit docilement jusqu'au bureau et s'assit devant le meuble de chêne, en face du commissaire. Elle inclinait la tête et se mordait la lèvre d'un air boudeur.
— Est-ce que tu vas bien, Déino ? Tu veux boire quelque chose ?
Elle resta silencieuse, se contentant de lui jeter un regard mauvais.
— Je ne pense pas que tu sois si mauvaise que ça, Déino, continua-t-il. En fait, je comprends aisément ton désarroi. Se retrouver dans un monde totalement différent de celui qu'on a connu et savoir qu'on est seul… Cela ne doit pas être très facile. Si tu veux, je peux essayer de t'aider.
— Vous avez l'intention de vous suicidez ? demanda-t-elle avec une fausse candeur.
Il resta muet quelques secondes.
— Cela te ferait plaisir ? Désolé de te décevoir mais je pense que la vie vaut la peine d'être vécue. J'ai une femme, des amis et une situation, ici-bas. Toi… tu n'es rien et tu n'as personne d'autre que toi-même.
Sur le bureau, une carafe d'eau vacilla, puis tomba à terre où elle se fracassa.
— Le mieux que tu puisses faire, reprit-il comme s'il n'avait rien remarqué, c'est d'essayer de te conformer aux règles de notre société. Si tu es incapable de maîtriser tes instincts et de te tenir tranquille, je crains que tu ne sois toute ta vie une inadaptée. Tu es intelligente, et tu étais certainement un chasseur rusé par le passé. Tu dois donc savoir où est ton avantage. Tu ne voudrais tout de même pas vivre à l'état sauvage, comme un animal !
Des entailles parallèles apparurent sur la table du bureau. Tracées par une griffe invisible, elle coururent sur le panneau de bois, dans un grattement éprouvant pour les nerfs. Chapman se tut et observa. Il eut tout à coup l'impression qu'une présence se manifestait. Une présence toute proche, et qui avançait vers lui.
La jeune fille était immobile, son regard toujours fixé sur lui.
Le commissaire allait ouvrir la bouche lorsqu'une mâchoire se referma sur sa manche. Il sentit nettement des dents acérées appuyer doucement sur sa chair… sans aller plus loin. La créature le tenait dans sa gueule et lui faisait comprendre qu'il lui suffisait de serrer les maxillaires pour lui casser le bras.
— Laïs, je crois qu'il est temps que tu reviennes, ordonna-t-il d'une voix ferme.
Il ne faisait pas le moindre mouvement et s'efforçait de masquer sa peur.
— Laïs !
La pression s'accentua.
Soudain, Chapman fut tiré en avant et manqua se cogner la tête contre le bureau. Lorsqu'il se releva, l'adolescente avait disparu.
Sa manche était en lambeaux. Il en écarta les pans. Des filets de sang coulaient sur son bras et il distingua des traces de dents.


Il changea de vêtement et sortit. Il y avait peu de passants et évidemment aucune trace de Laïs. Le commissaire soupira et marcha un peu. Il venait de tourner au coin de la rue lorsqu'il entendit des pleurs. Hâtant le pas, il trouva une jeune femme agenouillée devant un garçonnet de trois ans. Celui-ci, la figure barbouillé de larmes, braillait de toute la force de ses poumons. Un couple de jeunes gens se tenait près d'eux et paraissait prodiguer des conseils. La fille tendit un foulard à la mère qui s'en servit comme compresse. C'est alors que Chapman aperçut la morsure sur la jambe du bambin.
C'était lui qui avait énervé Déino ; cette blessure aurait dû lui être destinée…
Il s'agenouilla près de l'enfant et constata avec soulagement que la morsure était superficielle, malgré le sang qui coulait. Déino s'était maîtrisée. Le petit garçon devait néanmoins être amené à l'hôpital.
— Il a dû se faire mordre par un chien, expliqua la jeune femme. Je lui ai pourtant dit de ne pas s'approcher, on ne sait jamais !
— Continuez de maintenir la compresse, conseilla Chapman. Le sang ne devrait plus couler beaucoup, maintenant.
Elle acquiesça et prit l'enfant dans ses bras. Le jeune homme du couple avait été prévenir le centre hospitalier et quelques badauds observaient la scène de loin.
— Chut, ça va aller mon trésor, murmura la mère en embrassant les joues du gamin.
Chapman offrit de les conduire en voiture jusqu'à l'hôpital et la jeune femme accepta.


Chapman venait à peine de sortir sa clé que la sonnerie du téléphone retentit dans le couloir. Il se hâta d'ouvrir la porte et décrocha.
— Oui ? fit-il.
— Pourrais-je parler à Déino, s'il vous plaît ?
Le commissaire retint son souffle. Il ne reconnaissait pas cette voix. Qui donc pouvait être au courant de l'existence de cette créature ?
— De la part de qui ? demanda-t-il.
— Paul. Paul Stuart. Elle était chez moi il y a quelques jours.
— Écoutez, monsieur Stuart, Déino est absente et j'ignore où elle peut être. J'aimerais vous parler d’elle. Pouvons-nous nous donner rendez-vous ?
— Eh bien… Puisqu'elle n'est pas là… je suis d'accord.
Après avoir noté l'adresse de Paul, Chapman se dirigea vers sa voiture.


Paul Stuart, un sympathique jeune homme de vingt ans aux cheveux brun foncé mêlés d'auburn et aux yeux noisette, habitait une ville assez loin d'Amarte-La-Jolie. Il avait fallu deux heures et quarante-cinq minutes au commissaire pour s'y rendre.
À présent, il était assis dans la cuisine d'un petit appartement, une tasse de café devant lui. Paul était étudiant, ce qui expliquait la modestie du logement composé seulement de deux pièces ; la salle de séjour et une petite salle de bain. Dans la salle de séjour se trouvaient un évier, une cuisinière, une table et un canapé-lit. Des étagères qui couraient le long d'un mur supportaient le poids de plusieurs livres.
— Si cela ne vous dérange pas, j'aimerais que vous me parliez de votre rencontre avec Déino, commença Chapman. Elle vit chez moi pour le moment et… enfin, ses faits et gestes sont très importants pour moi. Vous avez dû vous rendre compte qu'elle n'était pas tout à fait comme les autres…
Le jeune homme hocha la tête.
C'était vendredi dernier, le soir, dans un café, commença-t-il. Elle m'a tout de suite plu. Il y avait un concours de bras de fer entre les habitués et tout le monde criait. L'air était saturé de fumée de cigarettes et le barman servait de la bière et autres boissons alcoolisées. Moi, j'étais dans un coin et je regardais distraitement le match. Quand Déino est entrée, les hommes se sont tus et l'un d'eux a sifflé. Elle est restée près de la porte un moment, puis elle s'est approchée des joueurs. Le gagnant était un type costaud aux bras couverts de tatouages. Vous voyez le genre ; pas tellement commode… Il s'est mis à rire quand elle s'est assise devant lui, après avoir demandé ce qu'ils faisaient. Il a pourtant relevé le défi et devinez quoi ?
Chapman eut une mimique interrogative.
— Elle a gagné ! s'écria Paul. Le type n'a pas tenu cinq secondes qu'elle lui a plaqué le bras sur la table sans effort apparent. Il en était vert et les autres ont rigolé. C'est là qu'elle a commencé à m'intéresser. Elle est allée près du comptoir et a réclamé à boire. Le barman, qui est aussi le patron du café, lui a proposé un soda mais elle voulait du lait. Pas un chocolat chaud, du lait nature. Vous vous rendez compte ? Se rendre dans un bar pour boire du lait !… Heureusement, il en avait et il l'a servie. Seulement, quand est venu le moment de régler la note, elle n'avait pas d'argent sur elle. C'est moi qui me suis proposé pour payer. Elle a quitté le café et je l'ai suivie. Je croyais qu'elle ne s'en rendait pas compte. Néanmoins à un moment, elle s'est retournée et m'a demandé si elle pouvait dormir chez moi. J'ai accepté. En chemin, je lui posais des questions et elle m'a dit qu'elle était Déino. C'est tout ce que j'ai pu savoir. Elle est restée chez moi cinq jours et six nuits. Jamais elle n'est sortie de l'appartement. Je lui laissais le canapé-lit. Sauf la dernière nuit, on a dormi ensemble.
Le jeune homme leva aussitôt les mains.
— Oh en tout bien tout honneur, s'exclama-t-il. Il faisait froid cette nuit là et elle m'a invité à la rejoindre. Elle a dormi blottie contre moi. Bien sûr, j'aurais aimé plus mais elle ne voulait pas de ça. Et, allez savoir pourquoi, je n'ai pas osé la contrarier...
Le commissaire remarqua un jeu d’échec posé sur un guéridon. Les pièces en bois sculptés étaient soigneusement alignées. Paul suivit son regard et expliqua :
— Je lui ai appris à y jouer. Elle est vraiment douée. Elle remportait toutes les parties avec une aisance terrifiante…. Je n’ai fait que lui indiquer les règles du jeu.
Le jeune homme se leva et ouvrit un tiroir. Il en sortit une enveloppe pleine qu'il jeta sur la table avant de se rasseoir.
— Le premier soir, elle a pris une douche et s'est allongée sur le divan pour lire. Dès que je l'ai vue, ça a fait tilt. Je m'intéresse un peu à la photo, vous savez, et je lui ai demandé la permission. Elle n'a rien répondu et j'ai pris ça pour un oui. Au début, elle me regardait et elle a fini par se détourner comme si ça l'ennuyait. Je peux vous dire qu'elle était un merveilleux modèle. Pas seulement parce qu'elle est très belle mais aussi parce qu'elle a cette profondeur dans les yeux…
Le jeune homme sortit les photos de l'enveloppe et les montra au commissaire. La jeune fille était couchée à plat ventre sur le canapé, dressée sur les coudes. Un livre était ouvert devant elle, contre l'accoudoir. Un ample pull bordeaux – qui devait appartenir à Paul – découvrait à demi ses épaules et ses cheveux d'ébène humides bouclaient autour de son visage. Le regard qu'elle attachait sur l'objectif était mi-indifférent, mi-intrigué. Chapman comprit ce qu'avait voulu dire Paul en parlant de profondeur. On pouvait lire l'éternité dans ces yeux noirs.
Les photos étaient très réussies ; l'éclairage, le modèle… Le jeune homme n'avait peut-être pas tout le matériel adéquat mais il avait fait du bon travail. Sur un des clichés, Déino souriait. Un sourire indulgent et amusé.
— Je lui ai assuré qu'elle était parfaite et qu'elle pourrait monter à Paris pour faire carrière dans le métier. Sûr que les magazines de mode se l'arracheraient. Cela n'avait pas l'air de l'éblouir. Je lui ai promis de lui montrer les photos dès qu'elles seraient développées.
— Elle vous a donné mon adresse ? s'enquit Chapman.
Paul secoua la tête.
— Non, elle a juste mentionné votre nom, une fois. J'ai cru comprendre que vous étiez commissaire. Je me suis renseigné et voilà. Vous savez, elle…
Le jeune homme hésita et le commissaire le pressa de continuer.
— C'est une fille extra mais j'ai eu l'impression que quelque chose la tourmentait… Elle était vraiment désemparée. Vous pourrez lui dire que je voudrais lui parler ?
— Je n'y manquerai pas, promit Chapman.
Il était persuadé que Paul ne lui avait pas tout dit. Cependant, il ne voulait pas se montrer trop indiscret. Paul n'était pas sensé savoir que Déino était le suspect numéro un des meurtres qui avaient secoué Amarte-La-Jolie... Les deux hommes parlèrent encore un moment, puis Chapman prit congé, après avoir mis l’enveloppe dans sa poche.

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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Sam 30 Oct 2010 - 5:39

CHAPITRE SEIZE



— Peut-être est-elle en train de changer ? hasarda Peter.
C'était le lendemain soir et ils étaient dans le bureau de Chapman, à la maison. Celui-ci secoua la tête.
— Franchement, Peter, j'ai du mal à imaginer Déino se reconvertissant en bon petit diable après avoir tué six personnes sans raison, répliqua-t-il. Elle nous épargne et n'a fait aucun mal à Paul Stuart. Je pense que c'était parce qu'elle avait besoin de lui et nous ? À quoi pouvons nous lui être utiles ? Je dirais même que c'est plutôt le contraire.
— Tu crois vraiment à cette créature ? Enfin quoi, ton idée selon laquelle sa personnalité s'est fracturée est de loin la plus raisonnable !
— C'est ce que je pensais un moment. Crois-moi, j'ai vite déchanté, répondit le commissaire en ouvrant une canette de bière.
Il ne proposa pas à son ami de boire quelque chose. Si Peter avait soif, il savait où se servir.
— Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?
— Je n'en sais rien… Une sorte d'intuition peut-être. Tu dirais la même chose si tu avais été là quand… quand elle se manifestait. Tu as beau essayer de raisonner, tu ne peux pas t'empêcher d'y croire.
— Tu en as parlé à Jessie ?
— Oui.
— Comment a-t-elle pris ça ?
— Oh, très bien, fit le commissaire en se remémorant la scène.
Jessie avait d'abord ouvert des yeux ronds, puis elle avait éclaté de rire. Elle s'était pourtant reprise assez vite. L'histoire était loin d'être comique. Trop de personnes avaient trouvé la mort. Chapman savait qu'il pourrait compter sur elle en cas de besoin.
— En tout cas, ça ne peut plus continuer ! On doit faire quelque chose !
L'impatience de son assistant tira le commissaire de ses pensées.
— Si ça ne tenait qu'à moi, il y a déjà longtemps que je lui aurais tiré une balle dans la tête mais il y a Laïs. C'est aussi une victime. Je préférerais démissionner plutôt que de lui faire du mal.
Un rire sauvage accueillit ces paroles. Les deux hommes se tournèrent vers la porte. Celle-ci était ouverte et dans son embrasure se tenait la jeune fille, les mains sur les hanches et une lueur maléfique dans ses yeux de jais. Avant qu'ils aient eu le temps de faire quoi que ce soit, elle se détourna.
Chapman saisit son manteau et se précipita dehors avec Peter, non sans avoir d'abord vérifié qu'elle ne se trouvait pas dans la maison. Les rues étaient très fréquentées à cette heure de pointe. Le commissaire en blêmit de rage. Ils n'avaient pas fini de chercher !
— Il faut la retrouver. Séparons-nous.
— Tu crois qu'elle tuera ce soir ? demanda Peter.
— J'espère que non.
— Comment fait-elle ça ? Comment ses yeux peuvent-ils changer à ce point ?
— Il faut la retrouver, insista Chapman.
Après avoir cherché pendant une heure et demie, ils se retrouvèrent devant le commissariat, bredouilles.
— Elle est peut-être rentrée, maintenant, supposa Peter.
Le commissaire ne répondit pas. Pour lui, la question n'était pas : où est-elle ? Mais : que va-t-elle faire ? Que fait-elle en ce moment ?


L'éclairage public s'alluma. Une femme poussa un cri.
Les passants s'arrêtaient et se répandaient en questions et en plaintes. Chapman se tourna vers le mur du commissariat. Quelqu'un y avait écrit une phrase en lettres rouges.

À minuit
Je prendrai une vie

Pendant qu’avec l'aide d'autres policiers, son assistant essayait de calmer les passants de plus en plus nombreux, le commissaire s'approcha du mur et le toucha. Dieu merci, ce n'était que de la peinture. Il fit signe à Peter.
— La peinture est encore assez fraîche. Je me demande où elle a pu la dénicher, chuchota-t-il.
Puis, il se tourna vers la foule :
— Ce n'est rien ! Sûrement un plaisantin, il y a de ces comiques…
Les gens se dispersèrent peu à peu. Certains maugréaient. Cet homme, croyait-il que c'était un jeu ? Fred Carpenter, un policier, l'apostropha :
— Eh commissaire ! Il y a votre femme qui vient d'appeler. Il paraît que Laïs est avec elle. Laïs… c'est pas la fille de Samantha Sanders ?
— Oui c'est ça ! Merci ! répondit Peter en se lançant à la suite de Chapman.


Ils arrivèrent à la maison un peu plus tard. Jessie les conduisit au salon. Laïs dormait, pelotonnée sur le canapé.
— Elle est là depuis un quart d'heure environ, expliqua la jeune femme. Je l'ai laissée pour te téléphoner et quand je suis revenue, elle s'était endormie.
— T'a-t-elle dit quelque chose ? De quelle couleur étaient ses yeux ? s'enquit Chapman.
— Elle n'a rien dit et ses yeux étaient noirs.
Le commissaire se tourna vers la jeune fille. Celle-ci gémit dans son sommeil, un gémissement de terreur pure, et porta la main à son col, comme si elle avait subitement trop chaud. Des gouttes de sueur perlaient à son front.
Soudain, Chapman aperçut une petite cicatrice ou une tache de naissance à la base de son cou. Cela ressemblait à un croissant de lune mais le commissaire n'en était pas sûr. En fait, il aurait plutôt juré que c'était une griffe recourbée. Une terrible griffe…
L'adolescente tourna la tête et un pot de fleur en terre cuite posé sur le bord d'une fenêtre tomba et se brisa sur le sol.
— Reviens, Laïs… murmura Chapman.
Elle dormait encore lorsqu'il la porta dans sa chambre et la déposa sur le lit. Il recouvrit d'une couverture qu'il avait prise dans l'armoire et sortit en fermant la porte à clé. Il savait que cela n'empêcherait pas Déino de tuer mais au moins, il n'aurait plus à la chercher dans toute la ville.
Peter et Jessie étaient dans la cuisine. La jeune femme semblait nerveuse : elle triturait un torchon blanc.
— Tu penses que c'est sérieux, cette menace sur le mur ? demanda-t-elle.
— J'ai bien peur que oui… Le pire, c'est que nous ne pouvons pas avertir la population au sujet de cette créature. Même si elle était au courant, personne ne pourrait se protéger contre Déino, répondit son mari en s'asseyant.
— Elle est enfermée !
— Jessie, cette fille peut tuer par le seul effort de sa volonté et elle ne s'en prive pas. Je t'ai expliqué ce qu'elle était à l'origine. Si je n’étais pas certain que ce serait complètement inutile, j’aurais déjà demandé à un prêtre de pratiquer un exorcisme…
La jeune femme allait dire quelque chose et se ravisa. Cette histoire de dinosaure réincarné était difficile à avaler. Par contre, elle voulait bien croire à ces pouvoirs psychiques. Il n'empêche que ce genre de chose ne devrait arriver que dans les livres de science-fiction.
Un cri perçant la tira de ses pensées. Chapman se précipita à l'étage. Il tira la clé de sa poche et ouvrit.
La jeune fille était assise en tailleur sur le lit, une lueur de joie malveillante dans le regard. Elle tourna la tête vers le commissaire et ses lèvres s'étirèrent en un affreux rictus. Elle montrait les dents. Puis, elle tendit la main vers le réveil digital posé sur la table de nuit. Il était dix-huit heures.
— Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac. Tic-tac, fit-elle.
— Tais-toi, ordonna Chapman d'un ton ferme.
— Tic tac, tic tac, tic tac… fut la réponse.
— La ferme !
— Tic-tac tic-tac tic-tac tic-tac…
Ces mots se succédaient maintenant en une chansonnette rapide. Le commissaire sentit la moutarde lui monter au nez.
— Si tu ne tais pas tout de suite, je te troue la cervelle, menaça-t-il en sortant son arme de service.
Il avait dit cela avec le plus grand calme. Sans refermer la bouche, elle se tut, les yeux fixés sur lui.
— Je te préviens, continua-t-il, si tu fais quoi que ce soit cette nuit, je m'occuperai personnellement de toi.
Elle ne répondit pas, se contentant de le regarder droit dans les yeux. Ce qu'elle y lut dut lui plaire car elle éclata de rire. Chapman sentit une force incommensurable le pousser hors de la chambre et il heurta le mur du couloir. Au même instant, la porte claqua violemment. À moitié sonné, le commissaire se releva et descendit à la cuisine.


Il était dix-neuf heures. Jessie mit la table pour dîner, aidée de Peter qu'ils avaient invité, et s'approcha ensuite de Chapman.
— Donne-moi la clé de la chambre, demanda-t-elle.
Comme le commissaire allait protester, elle insista :
— Il faut bien qu'elle mange, de toute façon.
À contrecœur, il lui donna la clé et elle monta à l'étage avec un plateau-repas. Alors qu'elle s'apprêtait à ouvrir la porte, elle entendit un ricanement. Réprimant son inquiétude, elle entra. La jeune fille tourna la tête vers elle et Jessie se sentit mal à l'aise sous l'intensité de son regard. Elle se hâta de poser le plateau et sortit.
Ils étaient en train de manger quand elle cria de nouveau. Cette fois, Chapman ne se déplaça pas. Il avait deviné qu'elle faisait ça pour les attirer. Aussi se contenta-t-il de demander à Peter de lui passer le pain. Ils s'efforcèrent de ne pas faire attention aux bruits qui venaient de la chambre, mais ce n'était pas facile. Lorsqu'elle comprit que son ennemi ne monterait pas, Déino se mit à hurler de rage. Ses cris de colère résonnaient dans toute la maison et ils devaient hausser le ton pour se faire entendre. Puis, ces cris firent place à une longue plainte. Elle gémissait de douleur. Une douleur qui semblait plus morale que physique. Les hurlements reprirent avec plus de fureur encore. Elle était déchaînée. Un de ses cris atteignit une intensité incroyable avant de se s'arrêter brusquement, sans transition.
Un silence de plomb s'abattit alors.
— Henri… commença Jessie.
— Tu as raison, je vais voir ce qui se passe, répondit-il en se levant.
Ce calme soudain, après la démonstration qu'elle venait de faire, les inquiétait tous.
Dans la chambre, la jeune fille était couchée sur le côté, à même le sol. Des mèches de ses cheveux sombres étaient emmêlées dans son cou et sa figure, masquant à demi ses traits. Chapman s'agenouilla près d'elle et dégagea son visage. Ses yeux noirs étaient ouverts et elle tremblait.
Elle ne paraissait pas le voir. Il vérifia son pouls ; il était rapide. Trop rapide. Le commissaire comprit pourquoi elle s'était arrêtée. Si elle avait continué de s'exciter comme elle l'avait fait, son cœur aurait pu lâcher…
Chapman se leva et quitta la pièce. Il espérait qu'elle se tiendrait tranquille, maintenant.

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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Sam 30 Oct 2010 - 5:42

CHAPITRE DIX-SEPT



Vingt-trois heures cinquante. Les ténèbres avaient depuis longtemps enveloppé la ville endormie. L'éclairage public la baignait d'une lumière blafarde et le vent soufflait, glacial.
Pas un chat dans les rues ; pas de voiture klaxonnant devant les feux de signalisation ; pas de jeunes se proposant d'aller en boîte ; pas de clochard dans les ruelles. Pas de trace de vie non plus aux alentours de la voie ferrée située non loin de là. Le néant.
Soudain, un signal sonore retentit, des phares déchirèrent la nuit et un monstre d'acier passa à toute allure. Réveillée en sursaut, elle hurla et son lit retomba sur le sol avec un bruit sourd. Hébétée, elle porta la main à son front. Son cœur battait encore la chamade. Elle se leva et considéra le lit. Elle ne s'était pas rendue compte qu'il lévitait pendant qu'elle parcourrait en pensée les rues désertes.
Désertes… Son petit message avait fait son effet. Apparemment, les nouvelles allaient vite par ici. Quelle bande de trouillards… Elle ne savait pas si elle était amusée ou furieuse. En tout cas, elle se sentait faible : le réveil dans ce corps avait été brutal.
Des bruits de pas dans le couloir. Une clé dans la serrure.
— Laïs ?
Ah non ! Elle n'était plus en mesure de recevoir des visites. Elle concentra ce qu'il lui restait de force cérébrale sur la porte. Celle-ci était déverrouillée mais, de l'autre côté, le commissaire essayait en vain de l'ouvrir. Il s'apprêtait à l'enfoncer et, ce faisant, fut projeté en avant dans la pièce. Il faut dire que la porte avait été subitement débloquée…
— Oh non !
La chambre était vide. Et la fenêtre grande ouverte.
Chapman descendit en trombe dans la rue. Il n'avait pas pu fermer l'œil, de même que Jessie et Peter, aussi était-il encore habillé.


L'éclairage public s'éteignit brusquement, plongeant la ville dans une obscurité encore plus grande ; les enseignes au néon ne brillaient pas, les magasins et restaurants étant fermés. C'était une nuit sans lune.
Cela ne la dérangeait pas. Ses yeux de chasseur reconnaissaient les ombres qui auraient été déformées pour d'autres. Ses forces lui revenaient progressivement. Elle s'arrêta et leva la tête vers le premier étage d'une maison. Les volets étaient fermés. Aucune importance. Cela sentait la famille à plein nez, là-dedans. Le père qui ronflait dans la chambre, la mère qui se levait pour vérifier que les petits allaient bien. Ils dormaient à poings fermés. Des jouets encombraient la chambre. La femme embrassait les enfants. Ils pouvaient avoir, voyons… trois et cinq ans. Adorables.
Non !! Sentant qu'elle allait céder à la tentation, elle croisa les bras sur son visage. La nuit, la vraie nuit, l'enveloppa.
L'éclairage public se ralluma.


Ce fut une Laïs frigorifiée que Chapman retrouva un peu plus tard. Minuit avait égrené ses douze coups à l'horloge de l'église.
Jessie fit boire à Laïs une tisane sucrée au miel pendant que le commissaire racontait à la jeune fille la dernière trouvaille de Déino.
— Quand je pense qu'on attendait tous, calfeutrés dans nos maisons ! Toute la ville est morte de trouille. Il est plus de minuit et il ne s'est rien passé, à ce que je sache. Ah ! elle nous a bien eus !
Laïs leva ses yeux bleus (Chapman était bien content de les revoir, ces yeux bleus…). Elle semblait éperdue.
— Il faut l'arrêter à tout prix. Il doit bien y avoir un moyen ! s'écria-t-elle, aux bords des larmes.
Le commissaire réfléchit un moment.
— Tu as raison, acquiesça-t-il. Pour l'instant, nous ne connaissons pas le moyen de lui faire du mal mais ce moyen existe certainement et nous devons le trouver.
— Elle ne nous dira jamais ce qui peut la blesser, affirma-t-elle avec amertume.
— Elle non mais toi, oui. Elle et toi êtes liées, peut-être que si on t'hypnotisait…
— Non !! Vous avez oublié le docteur Herbert ? Il n'est pas question que je recommence !
La jeune fille était de toute évidence terrifiée.
— Il faut pourtant qu'on sache…
Le commissaire se leva et se rendit dans son bureau. Quand il en revint, peu après, il tenait une enveloppe qu'il tendit à Laïs.
— Maintenant que tu es là, je peux te le dire. Elle a trouvé refuge chez un étudiant qui a vu en elle un excellent modèle.
L'adolescente regarda les photos et fronça les sourcils.
— Je ne me le rappelle pas, murmura-t-elle.
Puis ses yeux s'éclairèrent.
— Paul…
— Tu te souviens de lui ? demanda Chapman.
Elle secoua la tête.
— Non, j'étais absente tout le temps. Il n'est pas sur les clichés et je ne connaissais même pas son nom il y a quelques secondes.
— Déino ne l'a pas oublié. Peut-elle se lier à quelqu'un d'une façon ou d'une autre ?
— Déino n'a pas d'ami. Elle n'en veut pas.
— Cela n'empêche pas Paul Stuart de vouloir lui parler, dit le commissaire. Il doit attendre de ses nouvelles…
— Elle ne veut pas de ces photos. Rendez-les à Paul ou jetez-les.
Chapman acquiesça et rangea les clichés dans l'enveloppe.
— Accepterait-elle de lui parler si je lui téléphone ? voulut-il savoir.
— Elle dort pour le moment.
— Accepterait-elle de…
— Non. Monsieur Chapman…
— Oui ?
— Je crois qu'il faut essayer l'hypnose.
Chapman téléphona au docteur Bavert, une de ses connaissances, et lui expliqua qu'il s'agissait d'hypnotiser une jeune fille pour obtenir quelques renseignements. Réveillé en plein milieu de la nuit, Bavert protesta. Cela ne pouvait-il pas attendre le matin ?
Non, le commissaire ne pouvait pas attendre. Déino pouvait se manifester à tout moment et une fois qu'elle était là, personne ne pouvait dire quand elle partirait. Si elle partait… Cela, bien sûr, il se garda de le dire au docteur. Celui-ci promit d'être là dans un quart d'heure. En fait, il lui fallut vingt bonnes minutes pour arriver. Après les présentations, Chapman demanda à ce qu'on commence tout de suite.
Cinq minutes plus tard, Laïs était plongée dans un sommeil artificiel.
— Je préférerais poser les questions moi-même, si c'est possible, demanda le commissaire.
— Bien sûr, dit Bavert. Laïs, tu répondras à toutes les questions que monsieur Chapman te posera.
— Oui.
Chapman regarda la jeune fille d'un air songeur. Peter appuya sur la touche d'un magnétophone.
— Laïs, Déino existe-t-elle ?
— Oui.
— Qui est-elle ?
— Vous le savez.
— Non, je ne le sais pas. Dis-le-moi.
— Elle est Déino.
— C'est le nom qu'elle s'est donné. Qui est-elle vraiment ?
— L'esprit de ce qu'elle a été. Son essence. Elle s'est réveillée dans notre monde et elle a appris.
— Ce qu'a découvert Kevin à ce sujet était donc juste ?
— Oui.
— Peut-on dire d'elle qu'elle est un animal ?
À ces mots, le docteur fronça les sourcils mais se garda d'interrompre la séance.
— Non, plus maintenant. Elle était un animal. À présent, elle est Déino.
L'adolescente baissa la tête.
— Elle était le chef de sa bande, la femelle dominante, souffla-t-elle, perdue dans des réminiscences et un savoir qui n'étaient pas les siens. Ils venaient d'abattre une proie quand l'autre est apparu. Un grand théropode. Les autres ont préféré la prudence et ont voulu s'éloigner. Pas Déino. Elle l'a attaqué alors qu'elle savait qu'elle n'avait aucune chance. Elle est morte mais elle a eu le temps de lui crever un œil… C'est peut-être pour ça qu'elle est revenue à la vie. À cause de sa détermination, de sa volonté. Son acharnement.
— Elle se rappelle son ancienne vie ?
— Non. C'est le seul souvenir qu'il lui reste et il est encore ténu. Ce n’est pas un tyrannosaure qui l’a tuée puisqu’ils n’étaient pas contemporains : les déinonychus sont antérieurs aux T-Rex. C’est la vision du squelette au musée qui a ravivé ce souvenir. Les gros dinosaures carnivores la mettent mal à l’aise. Pourtant, si elle devait se trouver face à face avec l’un d’eux, elle ne fuirait pas. Elle attaquerait.
— Elle ne tue pas toujours, pourquoi ?
— C'est le contact des humains et la société qui sont en partie responsables de ce qu'elle est maintenant. Son esprit était vierge de toute mémoire, aussi a-t-elle absorbé toutes les informations nécessaires pour vivre à notre époque, parmi les humains. Elle s'est civilisée par rapport à ce qu'elle était à l'origine.
— Elle finirait donc par ne plus tuer ?
— Elle tuera toujours. Elle tuera pour se défendre ou si cela lui est nécessaire. Ou simplement par caprice, pour défier la société et rappeler ce qu'elle est. Elle ne peut pas devenir pleinement humaine et abandonner définitivement ses instincts. Malgré cela, si elle pouvait voyager dans le temps et retrouver ses anciens compagnons, ils la lyncheraient sans hésiter. Même s'ils savaient qui elle est, ils ne pourraient pas l'accepter : elle a trop changé.
— Comme une biche qui rejetterait son faon parce qu'il a été touché par l'homme et porte son odeur, murmura Chapman. Cela doit être une situation très pénible. Que veut-elle ?
— La vie.
— Elle l'a déjà, non ?
— Elle veut devenir réelle, avoir son propre corps. Elle n'a plus besoin de moi.
— Te fera-t-elle du mal ?
— Non. Elle ne peut pas.
— Pourquoi ?
— Ce serait se faire du mal à elle-même. Nous sommes trop liées.
— C'est ça, son point faible ?
Elle ne répondit pas et ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, une seconde plus tard, ses iris étaient d'un noir d'encre. Son regard perdit sa fixité.
— Déino… souffla le commissaire.
— Vous auriez pu m'inviter à votre petite réunion ! Elle me concerne, si je ne m'abuse !
— On peut très bien se passer de tes services, répliqua Chapman d'une voix sèche.
— Merci, ça fait toujours plaisir !
— Tu empoisonnes la vie de Laïs et celle de tous ceux que ta présence menace.
— Il faudra vous y faire… fit-elle d'un ton mielleux.
— Maudite bestiole.
Elle le fixa d'un air mauvais.
— Vous avez raison, commissaire. L'un de nous deux est de trop ici. Je vous ai toléré car vous étiez amusant mais maintenant vous commencer sérieusement à m'agacer.
Une menace glacée émana de la jeune fille et se condensa en un brouillard invisible mais oppressant. Soudain, alors qu'elle était restée jusque là parfaitement immobile, elle se pencha en avant, faisant mine de vouloir se jeter sur lui… Le commissaire sursauta, de même que les autres personnes présentes : l'atmosphère était devenue très tendue.
— Bouh !
Elle retomba dans son fauteuil, pliée de rire.
— Très drôle… Au fait, je me demande ce que fera Laïs quand elle saura ce qu'il faut faire pour te détruire…
Elle reprit aussitôt son sérieux et se redressa.
— Vous l'en empêcherez, vous ne pourrez faire autrement que de servir ma cause, contre votre gré.
— C'est là que tu te trompes. Laïs trouvera un moyen si elle a décidé d'en finir une fois pour toutes. Je ne peux pas la surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre… insinua Chapman.
L'expression de la fille changea. La haine et la fureur voilaient ses traits et une angoisse sourde brillait dans ses yeux. La vitre du salon vola en éclat et le lustre balança ses ampoules clignotantes. La porte s'ouvrit en grand et l'adolescente se précipita dans son embrasure avant de se retourner.
— Alors là, ça va aller très mal ! Je vous avais prévenu, espèce de salaud !!! hurla-t-elle avant de tourner les talons.
Le commissaire se lança à sa poursuite. Au dernier moment, le battant claqua violemment, lui bloquant le passage. Aidé de Peter, Chapman essaya en vain de l'ouvrir. Lorsqu'ils y parvinrent enfin, la jeune fille avait disparu depuis longtemps.

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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Sam 30 Oct 2010 - 5:44

CHAPITRE DIX-HUIT



En peignoir et savates, Carl descendit l'escalier et, une fois dans le vestibule, se dirigea vers la cuisine pour y prendre son petit déjeuner. Il était huit heures du matin. Alors qu'il allait entrer dans la pièce, un léger bruit se fit entendre. Il se retourna.
La porte d'entrée s'ouvrit. Laïs se tenait sur le seuil, les mains dans les poches de son jeans. Ses cheveux étaient tressés et relevés sur la tête. Surpris, le vieil homme s'approcha.
— Laïs, qu'est-ce que tu fais là ?
— Tu ne me fais pas entrer, Carl ?
— Si, si. Bien sûr.
Il s'effaça pour la laisser passer.
— Je croyais que tu étais chez monsieur Chapman.
— J'me suis barrée.
— Pourquoi ?
Elle haussa les épaules et entra dans la cuisine. Pendant qu'elle buvait du lait à même la bouteille, Carl décrocha le téléphone posé sur un guéridon.
— Qui veux-tu appeler, Carl ? demanda-t-elle d'un ton doucereux.
— Le commissaire. Il ne faut pas qu'il s'inquiète.
Le combiné s'arracha à sa main, comme animé d'une vie propre. L'appareil se souleva et fut projeté contre le mur.
— Mon Dieu… Laïs, est-ce que c'est toi qui fais ça ?
— Faire quoi ?
— Le téléphone. Pourquoi fais-tu ça ?
— À mon avis, tu commences à devenir gâteux, insinua-t-elle.
— Tu sais bien que non !
Carl commençait à être inquiet. Que se passait-il avec sa petite-fille ? Celle-ci sembla soudain prise de vertige. Adossée au mur, une main sur son front, elle regardait autour d'elle avec effarement.
— Est-ce que ça va ? s'enquit le vieil homme.
La jeune fille se dirigea vers le téléphone. Heureusement, il fonctionnait toujours.
— Je préfère appeler moi-même, grand-père, dit-elle.
— Bien, comme tu voudras.
Carl la laissa seule et elle composa le numéro du commissaire.
Chapman était dans son bureau lorsque le téléphone sonna, le tirant ainsi de ses pensées. Il regarda l'appareil avec appréhension. Appelait-on pour signaler la découverte d'un nouveau cadavre ? Il décrocha.
— Monsieur Chapman, c'est moi.
Il soupira. Dieu merci, c'était la voix de Laïs.
— Où es-tu ? demanda-t-il.
— Chez mon grand-père. Je viens de me réveiller à l'instant et j'ignore ce que Déino lui a dit pour expliquer ma présence.
— J'arrive tout de suite.
— Non ! Enfin, je veux dire… J'aimerais que vous veniez mais elle est furieuse contre vous. Elle ne veut plus vous voir pour le moment. Si vous venez, elle réapparaîtra.
— Ce n'est pas parce que je ne serai pas là qu'elle ne fera rien.
— Que s'est-il passé pendant la séance d'hypnose ? voulut-elle savoir.
— Elle est apparue, a proféré des menaces et s'est enfuie.
— Elle n'a rien fait, n'est-ce pas ? Elle n'a tué personne ?
Le commissaire décela de l'angoisse dans la voix de la jeune fille. Il s'empressa de la rassurer.
— Non, pour l'instant, il semblerait que personne ne soit mort.
— Elle menace et ne fait rien. Pourquoi ?
— Je n'en sais rien. On ferait mieux de se méfier ; elle est peut-être en train de nous jouer un mauvais tour.
— Vous croyez qu'elle pourrait tuer mon grand-père ?
Elle ne parlait pas fort et cette fois-ci, elle avait murmuré. Chapman comprit que Carl ne se trouvait pas loin.
— Laïs, je ne voudrais pas te faire peur mais…
— Oh non ! Non ! C'est la seule famille qu'il me reste. Elle a tué Sam et je ne serais pas surprise si j’apprenais qu’elle y est pour quelque chose dans la mort de mes parents. Elle ne peut pas tuer tout le monde !
— Elle a tué tes parents ? Je croyais que c'était un accident ! s'écria le commissaire.
— En fait… je n'en sais rien. Ils se disputaient à mon sujet. Je ne me souviens plus de ce qu'ils disaient mais le ton montait… J'avais peur. Ensuite, c'est le trou noir. Quand j'ai repris conscience, j'étais chez Samantha et plus d'une semaine s'était écoulée…Déino n'a peut-être rien fait mais elle m'a volé mes derniers instants avec mes parents ! Je la déteste. Elle nous écoute en ce moment.
"Elle nous écoute pour savoir si je dirai à Laïs ce qui peut la détruire" pensa Chapman.
— Voilà ce que je te propose. Tu restes chez Carl et on laisse de l'eau couler sous les ponts, pour voir ce qui se passera si elle ne se sent pas menacée. Seulement, si tu sens qu'elle s'apprête à blesser quelqu'un, tu m'appelles et j'arrive immédiatement.
— Et pour l'école ?
— Tu retournes au lycée et tu suis les cours comme d'habitude. Tu n'as qu'à prendre le train pour venir. Elle a intérêt à se tenir tranquille : pas de désobéissance ou d'insolence. Elle devra se conformer aux règles qui régissent la société. On verra si elle peut tenir sans faire des siennes.
— En quelque sorte, c'est un défi que vous lui lancez.
— Oui.
— …
— Laïs ?
La tonalité se fit entendre. Elle avait raccroché.
Laïs n'aurait pas fait ça. Déino était apparue. Restait à voir ce qu'elle allait faire…


Elle entra dans le salon et s'installa devant la télévision. À Carl qui l'interrogeait, elle refusa de répondre. Elle goba plusieurs œufs, mangea un steak à moitié cru, vida le pot de miel et but beaucoup de lait.
Elle passa la journée à lire ou à regarder des feuilletons. Elle paraissait songeuse et monta se coucher assez tôt.


Un cri. Carl sursauta et se redressa sur son lit, hébété. Un coup d'œil sur le réveil digital lui apprit qu'il était cinq heures moins le quart. Il se leva en hâte et se dirigea vers la chambre de Laïs. Il l'entendit sangloter. Il ouvrit la porte. La pièce était plongée dans la pénombre.
— Laïs ? Ça ne va pas ?
Il tendit la main vers le commutateur.
— Ça va, grand-père, ce n'est pas la peine d'allumer la lampe, répondit Laïs. J'ai fait un cauchemar, c'est tout. Désolée de t'avoir dérangé.
— Essaie de te rendormir, il est encore tôt.
Sur ces paroles, Carl referma la porte et gagna la cuisine. Puisqu'il était levé, autant le rester. Lorsque Laïs se retrouva seule, elle soupira et tourna l'interrupteur. La lumière jaillit et éclaira la cause de son tourment.
Une paire de grands ciseaux gisait sur le sol, à côté d'une masse de belles boucles d'ébène.
La jeune fille tourna sa tête vers le miroir de la grosse armoire paysanne. Son reflet aux cheveux courts avait les joues barbouillées de larmes et les épaules secouées de sanglots.

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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Sam 6 Nov 2010 - 8:52

CHAPITRE DIX-NEUF



Chapman cocha un nouveau jour sur le calendrier, puis s'assit dans son fauteuil. Il était dans son bureau, à la maison, et la pendule du couloir indiquait vingt heures quinze. Il déplia le journal de ce mardi 5 janvier et le relut pour la douzième fois.

"L'ÉVENTREUR INVISIBLE D'AMARTE-LA-JOLIE SEMBLE AVOIR DISPARU DE LA CIRCULATION. PRESQUE DEUX mois SE SONT ainsi ÉCOULÉS DEPUIS LA DÉCOUVERTE DU MESSAGE LAISSÉ PAR UNE MAIN ANONYME SUR UN DES MURS DU COMMISSARIAT, le quatorze novembre dernier. NOUS RAPPELONS À NOS LECTEURS QU'IL NE S'AGISSAIT PROBABLEMENT QUE D'UNE PLAISANTERIE DE MAUVAIS GOÛT.
L'ASSASSIN A PEUT-ÊTRE FINI PAR SE LASSER D'AMARTE-LA-JOLIE. MAIS Y A-T-IL JAMAIS EU D'ASSASSIN ? CERTAINS SE REFUSENT À LE CROIRE. L'ÉVENTREUR INVISIBLE NE SERAIT, SELON EUX, QU'UNE INVENTION DES MÉDIAS À PARTIR D'ATTAQUES D'ANIMAL SAUVAGE. ANIMAL QUI N'A D'AILLEURS JAMAIS ÉTÉ RETROUVÉ, NI MÊME IDENTIFIÉ.
LES FAMILLES DES VICTIMES, ELLES, S'IMPATIENTENT. LEURS MORTS SONT BIEN RÉELS ET AUCUNE MESURE NE SEMBLE AVOIR ÉTÉ PRISE PAR LES SERVICES DE POLICE.
QUOI QU'IL EN SOIT, L'ÉVENTREUR INVISIBLE RESTE UNE ÉNIGME À ÉLUCIDER."

Cela faisait en effet cinquante-deux jours que Déino s'était réfugiée chez Carl. Le commissaire avait téléphoné une fois pour avoir des nouvelles. Le vieil homme l'avait rassuré : tout se passait bien. Sauf que…
— Sauf que quoi ?
— Elle s'est coupé les cheveux, avait annoncé Carl. Elle a fait ça elle-même, la première nuit qu'elle a passée chez moi. Le matin, j'ai eu un choc en la voyant, je peux vous le dire ! Remarquez, elle est toujours bien mignonne, comme ça, je ne dis pas. Mais sacrifier une parure pareille…
Chapman avait raccroché un peu plus tard en soupirant. Voilà donc ce qu'avait trouvé Déino en guise de représailles… Il réalisa soudain qu'elle n'avait fait qu'imiter les humains. Que faisait-on aux femmes soupçonnées de s'être données à l'ennemi, en temps de guerre ? Si Laïs n'était pas chauve, le principe était le même. Elle s'était rendue coupable de trahison. Déino l'avait jugée et avait appliqué le châtiment.
Chapman était désolé pour Laïs mais, au moins, personne n'avait été tué. Il s'était également entretenu avec le directeur du lycée. Celui-ci avait accepté de réintégrer la jeune fille dans sa classe et se montrait satisfait ; elle travaillait de nouveau sérieusement et son comportement s'était considérablement amélioré. Paul Stuart avait téléphoné. Que pouvait-on lui dire ? Si Déino se tenait correctement, elle n'en refusait pas moins tout dialogue.
Le commissaire griffonna quelques notes sur un cahier, sorte de journal de bord qu'il tenait depuis qu'il avait pris connaissance de Déino. Elle se montrait bien complaisante, ces derniers temps… Était-il possible qu'elle ait plus de contrôle qu'il ne le croyait – qu'ils ne le croyaient tous – sur ses instincts ? Essayait-elle de se maîtriser, en avait-elle assez de tuer ?
Non. Impossible. Chapman n'avait aucune confiance en cette créature. En admettant qu'elle veuille réellement s'adapter, l'héritage qu'elle avait reçu du passé était trop puissant pour qu'elle puisse le nier. Il suffisait qu'on la bouscule par inadvertance dans la rue pour que l'on appelle le S.A.M.U en toute urgence…


Une semaine plus tard

Chapman dormait profondément lorsque le téléphone sonna. Réveillé en sursaut d'un rêve où il se faisait dévorer par une bande de dinosaures à têtes humaines, il tendit la main vers la table de nuit, tâtonna un moment et décrocha le combiné. Près de lui, Jessie demandait d'une voix ensommeillée ce qui se passait.
— Allô ? fit Chapman en jetant un coup d'œil sur le réveil digital.
Il était deux heures quarante-cinq.
— Bonjour, commissaire.
Si Chapman était à moitié endormi quand il avait décroché, cette voix eut le don de le réveiller complètement. C'était celle de Déino.
— Déino ! Que… bafouilla-t-il pendant que Jessie ouvrait de grands yeux.
Un rire étouffé résonna à l'autre bout de la ligne.
— Ne me faites pas croire que vous ne vous attendiez pas à avoir de mes nouvelles, commissaire.
— Que veux-tu ?
— Très bien, merci. Et vous ?
— Que veux-tu, Déino ?
— Que voulez-vous ?
Chapman soupira, excédé.
— Ça va recommencer, commissaire. Je voulais juste vous prévenir.
— Déino…
— Ce fut un plaisir de discuter avec vous, commissaire. Bonne nuit.
Chapman n'entendit plus que la tonalité : elle avait raccroché.



Cette fois, ce n'était pas des paroles en l'air. Chapman en eut la confirmation lorsqu'il reçut un appel du commissariat, le lendemain matin. Un homme grièvement blessé avait été retrouvé dans une autre ville. Ses blessures présentant les mêmes caractéristiques que celles des autres victimes, les services de police locaux avaient contacté le commissaire peu après l'admission du malheureux aux urgences. Chapman attendait dans le couloir, assis sur un banc. Au bout d'une heure, le médecin sortit de la salle d'opération et s'approcha de lui.
— Commissaire Chapman ? commença-t-il. Tout cela est extrêmement troublant. Je sais maintenant ce que pouvaient ressentir mes confrères…
— Comment va le blessé, docteur ? s'enquit Chapman.
— Eh bien… Il avait une hémorragie interne et de multiples fractures. Comme vous vous en doutez déjà, il a manifestement été attaqué par un animal. Nous avons fait tout ce que nous avons pu.
— La victime… quel est son nom ?
Le médecin consulta ses fiches.
— Hum… Stuart. Paul Stuart, un étudiant. Les voisins ont prévenu la police quand ils ont entendu… Monsieur Chapman, ça ne va pas ?
Chapman secoua la tête. Le sang s'était retiré de son visage et il dut s'asseoir, encore sous le choc de la nouvelle. De tous ceux qui connaissaient son existence, Déino avait choisi le seul qui lui eut procuré un abri et la sécurité. Le seul qui se fut montré gentil et prévenant avec elle. Une telle insensibilité le glaçait. Il réussit néanmoins à parler.
— Je… je le connais un peu. Où est sa chambre ?
— Je suis désolé, commissaire. Il a succombé à ses blessures il y a quelques minutes.


— Allô, Carl ?
— Oui ?
— Est-ce que Laïs est chez vous ?
— Non, elle est partie au lycée. Pourquoi ?
— Commissaire Chapman, que puis-je faire pour vous ?
— Laïs est-elle en classe aujourd'hui, monsieur Brown ?
— Un instant.
Quelques minutes plus tard :
— Non. Ses professeurs ont justement noté son absence, ce matin.
— Henri, un autre corps a été retrouvé, dans un magasin du centre ville, annonça Peter lorsqu'il croisa son ami dans une rue de la ville.
— Non !



— Ça ne peut plus durer !
Au commissariat, Fred Carpenter ne contenait plus sa colère. Ah ! s'il pouvait mettre la main sur celui faisait ça ! C'était tout de même incroyable. Après une accalmie de près de deux mois, la terreur s'était de nouveau emparé d'Amarte-La-Jolie. Cette fois, plus moyen de se voiler la face ; ce qui se passait était bien réel. Et la police qui n'avait toujours aucune piste sérieuse ! Qu'est-ce qu'on attendait pour agir ?
— Calme-toi, Fred, fit un des officiers.
— Non, je me calmerai pas !! J'ai une femme et deux enfants, je n'ai aucune envie d'apprendre l'admission de l'un d'eux à l'hôpital !
Chapman ne disait rien. Un gobelet en carton empli de café à la main, il était en proie à un affreux dilemme.
— Henri, intervint Peter, il a raison.
— Nous ne pouvons rien faire.
— Si, Henri. On peut et on doit faire quelque chose.
— Eh ! De quoi parlez-vous tous les deux ? Si vous saviez quelque chose…
Sans se soucier de Fred, le commissaire et le jeune inspecteur continuèrent leur discussion.
— Peter, nous n'avons aucune garantie que cela marchera. Si ça se trouve, elle survivra à cela aussi.
— Si nous attendons, ce sera trop tard. Plus le temps passe et plus elle est forte. Qui nous dit qu'elle se rendormira bien sagement après avoir perpétré ces horreurs ? C'est un danger public, une véritable bombe à retardement. Rappelle-toi les paroles de Laïs. De toute façon, si nous ne faisons rien, le suicide n'est pas à exclure, tu le sais parfaitement, acheva Peter à voix basse.
— C'est vrai, admit le commissaire après avoir avalé une gorgée de café. On ne peut plus continuer à fermer les yeux. Écoutez, les gars, je ne peux pas vous en dire plus pour le moment, mais… Enfin, sachez que Laïs, la fille adoptive de Samantha Sanders, souffre d’une forme assez grave de dédoublement de la personnalité. C’est en quelque sorte le mauvais côté d’elle-même qui fait ça.
Un silence s’installa, que Fred finit par briser :
— Oh, je vous en prie ! Les blessures sont apparemment causées par un animal et cette Laïs n’est jamais sur les lieux !
— Je sais que c’est difficile à croire mais faites-moi confiance. Cette fille peut tuer par le seul pouvoir de sa volonté.
— Vous êtes en train de nous parler de télékinésie, c’est bien ça ?
— Vous venez vous-même de dire qu’elle n’était jamais sur les lieux, non ? Croyez-moi, cette fille représente une menace très sérieuse. De plus, elle est trop malade pour qu'on puisse la soigner. L'enfermer dans un hôpital psychiatrique ne servirait à rien et elle continuerait de tuer. Elle pourrait tuer même en étant séquestrée dans un abri anti-atomique. Il faut à tout prix la retrouver, insista le commissaire.
— Une fois qu'on l'aura retrouvée, qu'est-ce qu'on fait ? demanda un policier.
— On va d’abord essayer de la capturer. Cependant, au moindre signe d’alerte, on sera obligés de prendre des mesures radicales. Vous savez que je ne vous demanderais pas ça si je n’avais pas d’excellentes raisons. Je vous le répète, cette fille est dangereuse, vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point.
— De quelles mesures voulez-vous parler, exactement ?
Chapman hésita. Il se sentait malade.
— Si elle résiste, imaginez qu’il s’agit d’un chien enragé. Tirez pour tuer, répondit-il d’une voix éteinte.


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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Sam 6 Nov 2010 - 8:56

CHAPITRE VINGT



Mardi 12 janvier 1981

— Tu y crois à cette histoire, toi ?
— Oh moi, tu sais…
— Moi, ça ne me plaît pas du tout. Une double personnalité, des pouvoirs paranormaux…
— Qu'est-ce qu'il y a ? Ne me dis pas que tu as la trouille !
— Bien sûr que non mais tu as entendu ce qu'a ordonné le commissaire. Traquer cette fille et l’abattre au moindre signe suspect, comme s’il s’agissait d’un chien enragé…
— Bah, contentons-nous de la trouver et de l'amener au commissariat. Si elle fait des difficultés…
Les deux policiers qui marchaient ensemble dans une rue déserte d'Amarte-La-Jolie s'engouffrèrent dans une ruelle. Quelques heures plus tôt, on avait recommandé à la population de rester chez elle. Le soir tombait rapidement et les ombres s'allongeaient dans un décor de plus en plus obscur.
Elle sortit du coin où elle s'était cachée à l'approche des deux hommes. Elle avait entendu leur conversation. Ainsi, le commissaire avait décidé de réagir, finalement.


Assis dans la voiture du commissaire, garée à la sortie de la ville, Chapman et Sevelle attendaient. Aucun d'eux ne parlait, chacun étant plongé dans ses pensées. Le commissaire avait la certitude que Déino chercherait à quitter Amarte-La-Jolie. Aussi avait-il fait placer ses hommes aux alentours de l'agglomération.


Elle marchait dans les ruelles, esquivant soigneusement les policiers. Les éviter était pour elle une chose extraordinairement facile. Elle chantonnait une comptine à voix basse mais le cœur n'y était pas vraiment ; un signal d'alarme retentissait dans un recoin de son esprit. Elle avait mis la machine en route. Plus question de faire marche arrière.
Lorsqu'elle arriva à la sortie de la ville, elle s'arrêta.
Il y avait des voitures de police partout.


Dès qu'ils la virent, ils braquèrent des projecteurs sur elle. Éblouie, elle releva les bras devant la tête et entendit une série de petits bruits secs. C'était les policiers qui armaient leurs armes.
— Attendez, ne tirez pas ! cria le commissaire qui venait de sortir de sa voiture.
À ces mots, elle ouvrit un œil méfiant mais garda les mains contre son visage. Chapman pensait à Laïs. S'il était possible d'éviter de la blesser… Il voulait encore espérer.
— Vas-tu te tenir tranquille, maintenant ? demanda-t-il.
— Je la tuerai elle-aussi, commissaire, répondit-elle d'une voix basse chargée de menaces. Vous savez de qui je veux parler, n'est-ce pas ? Votre chère Jessie… Je vais lui ouvrir le ventre, vous ne la reconnaîtrez plus. Je l'écharperai comme je n'ai jamais écharpé quelqu'un, je vais m'en donner à cœur joie !
Malade de dégoût pour ce qu'il était en train de faire et de peur après ce qu'il avait entendu, Chapman se détourna. Ce fut le signal. Les armes crépitèrent et plusieurs agents poussèrent une exclamation de stupeur. La cible n’avait pas été touchée, et pour cause…
Tous les revolvers avaient été arrachés aux mains de leurs propriétaires, à l’instant même où ces derniers faisaient feu. Lancées simultanément en l’air par une force invisible, les armes retombèrent ensuite sur le sol et glissèrent jusqu’aux pieds de la jeune fille, hors de portée des policiers.
La tête haute et les bras le long du corps, elle toisa le commissaire et celui-ci se sentit mal à l'aise devant la haine que dévoilait ce regard. Elle eut un sourire méprisant et tourna les talons. Chapman se lança à sa suite. Quelques rues plus loin, il s'arrêta, les poumons en feu. Jamais il n'avait connu une telle rapidité… L'adolescente était vive et elle ne se laisserait pas rattraper si facilement. Malgré son entraînement, il ne put l'empêcher de le semer.
Ravalant sa peur et sa colère, il décida de retourner auprès de Peter. Les autres avaient dû se mettre à la recherche de la jeune fille, eux-aussi. Ils finiraient bien par la capturer.


Kevin fit de son mieux pour paraître calme et souriant au dîner mais son cœur cognait à grands coups dans sa poitrine. Il savait ce qui se passait, dehors. Le commissaire l'avait appelé il y avait de cela quelques heures pour le prévenir et lui demander de rester chez lui, ainsi que ses parents. Ces derniers, comme les autres habitants d'Amarte-La-Jolie, croyaient qu'un nouveau message avait été découvert.
Aussitôt le repas terminé, Kevin monta dans sa chambre sous prétexte de faire des devoirs. Il n'y resta pas longtemps ; saisi d'un pressentiment, il descendit et se rendit au garage. L'ampoule suspendue par ses fils électriques diffusait une clarté blafarde. Les ombres couraient sur les murs gris, derrière les étagères où trônaient des journaux, des outils et quelques vieilleries. La voiture était là, garée au milieu de la pièce.
Pourquoi était-il ici ? Kevin ne parvenait pas à répondre à cette question. L'appréhension qu'il ressentait jusqu'alors se mua progressivement en peur. Il tourna autour de l'auto et se traita de pleutre. Il n'y avait personne ici, alors pourquoi sentait-il un courant d'air glacé lui caresser la nuque ?
Il se retourna et sursauta violemment.
Déino se tenait devant lui, aussi silencieuse et immobile qu'une statue. Ses yeux d'encre étaient braqués sur lui et il déglutit péniblement. Elle était pâle et les boucles souples de ses cheveux sombres encadraient un visage impassible.
Comment était-elle entrée, en forçant la porte du garage ? Doucement, il recula d'un pas tout en cherchant une arme des yeux. Que devait-on faire lorsqu'on se trouvait devant un animal sauvage susceptible de vous attaquer ?
"Déino n'est pas un animal, rectifia une petite voix dans son esprit. Essaie de lui parler ! Dis quelque chose !"
— Heu, comment vas-tu, Déino ?
"Bravo ! Plus original, tu meurs", se gourmanda-t-il. Tâtonnant derrière lui, il sentit une bombe aérosol et s'en saisit. Si elle tentait quoi que ce soit contre lui, il aurait peut-être le temps de l'utiliser. Si ça pouvait faire diversion…
— N'attends pas que j'attaque la première.
Le son de sa voix le fit tressaillir. Elle avait deviné son plan et le défiait.
— Je ne veux pas te blesser, Déino, et je ne veux pas blesser Laïs, dit-il.
Il mit la bombe bien en vue et, lentement, la posa sur le sol. Les yeux noirs de la jeune fille se rétrécirent.
— Je sais qu'on te cherche, dehors, poursuivit-il. Tu peux rester ici ; mes parents n'en sauront rien. Je…
— Ne baisse pas ta garde.
Ce fut à ces mots qu'il remarqua le regard qu'elle lui jetait. C'était un regard d'avertissement.
— Je t'ai dit que je ne voulais pas te blesser. On s'est toujours bien entendu jusqu'à maintenant, non ?
— J'ai tué Paul alors que je l'appréciais, rappela-t-elle. Pour quelle raison crois-tu que je voudrais t'épargner ?
Il secoua la tête.
— C'est pour ça qu'il est mort, parce qu'il voulait être ton ami… ou peut-être même plus ? Tu fais tout pour te rendre haïssable et tu refuses que quelqu'un éprouve un quelconque sentiment pour toi. Tu te détestes donc autant ?
Cette fois, ce fut elle qui recula.
— Tu as raison, c'est une terrible punition que d'être différent des autres, de toujours être seul. J'en ai assez de me demander pourquoi je suis là. J'en ai assez de faire des cauchemars et de voir l'obscurité devant moi.
Elle avait parlé d'une voix neutre, comme si le sens de ses paroles lui échappait complètement. Kevin se sentit désolé pour elle : elle venait à demi-mots de lui avouer qu'elle avait peur… Non, ce n'était pas de la peur. C'était de la terreur.
— Je parlerai au commissaire, on trouvera un terrain d'entente, proposa-t-il. Tu dois seulement nous faire confiance…
Il s'interrompit lorsqu'il sentit quelque chose de froid passer sur son visage. Aussitôt, une sensation de brûlure lui coupa le souffle et quand il porta la main à sa figure, il se mit à trembler.
De profondes griffures zébraient son front et ses joues. Il essaya d'ouvrir les yeux mais ne distingua qu'un voile rouge et humide pendant qu'une douleur aiguë lui vrillait le crâne. Alors il retrouva sa voix.
Il hurla.
Ses parents qui arrivèrent peu après le trouvèrent seul dans le garage. Il était à genoux, la tête dans les mains et continuait de crier. Ils réussirent néanmoins à écarter ses doigts : les blessures qui entaillaient son visage avaient également déchiré ses yeux.


Elle se réfugia dans la forêt. Pas dans le coin où elle allait d'habitude – ça devait grouiller de policiers – mais dans un autre qu'elle n'avait pas encore exploré. Il faisait nuit. Les arbres se dressaient en ombres menaçantes dans la lumière fantomatique de la lune. Pour la jeune fille, ils évoquaient des sentinelles. Elle n'avait rien à craindre d'eux : la forêt était son territoire, le seul endroit où elle se sentait relativement en sécurité.
Elle s'assit à même le sol, s'adossa à un tronc renversé et ferma les yeux.
Un bruit sec l'arracha à sa torpeur. Elle ouvrit les yeux et sentit son cœur bondir. Devant elle se tenait un policier. Son pistolet était braqué sur elle, à quelques centimètres de son visage.
— Tiens, tiens… triompha-t-il. On dirait que j'ai eu le nez creux de fouiller ici !
Il décrocha une paire de menottes de sa ceinture et s'agenouilla devant la fille.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle d’une voix calme.
Ce n’était qu’une façade. Elle était furieuse contre elle-même mais se dominait. Pourquoi n'avait-elle pas été avertie de cette intrusion ? Comment avait-elle pu ne se rendre compte de rien ? L’autre ne s’était pourtant pas réveillée, elle en aurait mis sa main à couper.
— En quoi cela t'intéresse-t-il ? Fred Carpenter, si tu tiens à le savoir, répondit-il en lui passant les menottes.
La prenant par le bras, il la fit se lever et marcher devant lui.
À l'orée de ce côté du bois se trouvait un château d'eau dont un des murs était bardé d'échafaudages. En passant près de lui, l'adolescente lui jeta un bref coup d'œil.
Fred entendit un grincement et se tourna juste à temps pour voir l'armature de fer se détacher du mur et lui tomber dessus. Il cria de douleur quand des blocs de pierres l'atteignirent au dos et aux jambes. Un instant plus tard, il gisait sur le sol, immobilisé par l'ossature métallique et les morceaux de granit.
Un peu sonné, il reprit ses esprits. Il parvenait seulement à bouger les bras et à se soulever un peu. Il devait sûrement avoir quelque chose de cassé. Il chercha son arme du regard. Elle était hors de portée.
La jeune fille s'approcha et s'agenouilla devant lui.
— Donnez-moi la clé des menottes, Fred, exigea-t-elle.
Elle pouvait aisément se libérer elle-même mais trouvait plus amusant d’obliger le policier à coopérer.
— Rêve toujours !
— Donnez-moi la clé, insista-t-elle.
Puis, elle décida de faire un effort et ajouta :
— S'il vous plaît.
— Merde !
Elle se redressa, l’œil étincelant.
— Carpenter, c'est bien votre nom ? Ça ne doit pas être très difficile de trouver votre famille…
Fred fut soudain effrayé par la lueur mauvaise qu'il vit briller dans les yeux de cette fille.
— Tu ne vas pas… souffla-t-il.
— La clé, fit-elle froidement.
À contre cœur, il sortit la clé de sa poche et la lui lança. Elle l'attrapa, se débarrassa des bracelets de fer et jeta le tout. Elle regarda l'homme coincé sous les décombres et sourit. Ensuite elle se détourna.
Comme elle s'éloignait, Fred allongea le bras vers le pistolet. Il fit un terrible effort, tendu à l'extrême jusqu'à grimacer de douleur. Des gouttes de sueur l'aveuglaient et la tête lui tournait. Son bras fut presque ankylosé. Il réussit néanmoins à attraper la crosse du bout des doigts. Il visa en clignant des yeux.
Et tira.
Un bruit assourdissant pour ses oreilles bourdonnantes et sa tête meurtrie résonna pendant ce qui sembla être une éternité. Il vit la jeune fille tomber sur les genoux et porter la main à son épaule. Il eut un soupir de soulagement. Tout irait mieux maintenant qu'elle était blessée. Il n'avait plus qu'à tirer en l'air pour avertir les autres et en attendant, il…
Elle se releva.
Elle marchait vers lui et ses yeux noirs trahissaient sa fureur.
— Quand je pense que j'allais vous laisser en vie ! gronda-t-elle d'une voix chargée de rancune.
Sa main pressée contre son épaule gauche était poisseuse de sang. Fred arma de nouveau. Elle ricana méchamment. Il tira encore et elle se tut instantanément. Elle vacilla et se mit à trembler. Carpenter vit qu'elle était touchée à la jambe. Cependant, elle restait debout et ne laissait pas échapper la moindre plainte.
— La prochaine sera pour toi, dit-elle doucement.
— Que…
Fred eut l'impression que quelque chose le forçait à retourner son arme contre lui-même. Il tenta de lutter. En vain : le canon se retrouva devant son visage.
— Non ! cria-t-il.
Sans pouvoir l'empêcher, il sentit une pression sur ses doigts.
— Non ! Non, ne…
Un troisième coup de feu éclata.


Elle contempla un moment la bouillie informe qui avait été la tête de Fred Carpenter, puis porta la main à son front, y laissant une traînée sanglante, avant de la regarder, consternée. La douleur physique. Elle croyait l'avoir oubliée.
Des souvenirs affluèrent à sa conscience, ceux de la vie présente mélangés à ceux de la vie passée. Elle sentit le goût du sang dans sa bouche, et un autre, indéterminé, qui remontait loin dans le temps. Loin, très loin…
Affolée, elle regarda autour d'elle. Elle ne pouvait pas rester comme ça. Si le commissaire et ses acolytes la retrouvaient, elle était perdue. Que faire ? Paul… Elle devait aller chez Paul. Il avait toujours été gentil avec elle, il accepterait de… Elle venait de faire un pas lorsqu'elle se rappela que Paul était mort. Et c'était elle qui l'avait tué.
Déroutée et indécise, elle resta immobile. Son cœur cognait dans sa poitrine, comme pour protester contre l'absurdité de la situation. Paul, mort ? Et Kevin, l'avait-elle tué, lui-aussi ? Ou était-il seulement blessé ?
Ses pensées se mélangeaient, confuses, et elle eut du mal à les ordonner. Il fallait qu'elle se soigne, qu'elle trouve un refuge. Pourquoi Paul était-il mort ?
Soudain, elle éclata de rire et un mince filet de sang coula des commissures de ses lèvres. Peu importait qui, un humain lui avait fait mal, c’était donc un humain qui devait la soigner. Avec un sourire où perçaient les prémices de la folie, elle se dirigea en boitant vers la ville.


Le commissaire et l'inspecteur arrivèrent sur les lieux vingt minutes après. Peter s'approcha de ce qui restait de Fred Carpenter et grimaça :
— La garce ! Elle ne l'a pas raté !
Chapman ramassa le pistolet et l'examina.
— Il a tiré trois coups. Un pour lui et…
— Là ! Des traces de sang ! s'exclama Peter en désignant une tache sombre et humide, sur le sol. Que va-t-elle faire, à ton avis ?
— Tout ce qu'elle peut pour échapper à la mort. Quand on la retrouvera, il faudra l'entraîner hors de la ville.
James Foggs, médecin de son état, s'apprêtait à éteindre la lampe et à monter se coucher quand la vitre de la porte-fenêtre de la cuisine vola en éclats. Il sursauta et se retourna pour voir une adolescente de seize ans environ qui le regardait avec des yeux étranges. Elle était pâle, une fureur et une angoisse sourdes voilaient ses traits et sa main droite était pressée contre son épaule.
— Enfin, qu'est-ce qui se…
Foggs n'eut pas le temps de protester davantage. L'adolescente s'avança dans la cuisine et, en pleine lumière, le médecin remarqua qu’elle avait déchiré le bas de sa jupe pour en faire des bandages de fortune. À présent, le tissu était trempé de sang. Aussitôt, il s'approcha d'elle et la conduisit dans le salon où il la fit s'asseoir sur le canapé.
— Mon Dieu ! Que s'est-il passé ? Où sont vos parents ? questionna-t-il.
Tout le monde savait que les rues grouillaient de policiers, cette nuit. Pourquoi cette jeune fille se serait-elle aventurée dehors, et pourquoi était-elle blessée ? Serait-il possible…
— Soignez-moi.
— Oui, oui… Bien sûr ! Mais vos parents, il faut les prévenir. Comment est-ce arrivé ?
— Que vous importe ? gronda-t-elle. Vous êtes docteur, non ? Alors soignez-moi.
— Je vais appelez une ambulance…
— Non !!
— Écoutez, vous ne pouvez pas rester comme ça ! C'est assez grave et il faut…
Une commode massive vacilla et avança avant de s'abattre dans un bruit de vaisselle brisée.
— Hé ! du calme ! Je vais faire ce que je peux mais il vaudrait mieux pour vous aller à l'hôpital.
Il sortit sa trousse, plia une serviette et entreprit de stopper l'hémorragie. Puis il examina les blessures. Celle qui se situait au niveau de l'épaule était assez sérieuse et risquait de se remettre à saigner à tout moment. En soupirant, il entreprit de faire de nouveaux bandages avec de la gaze stérilisée.
— Voilà ! Ce sont des soins vraiment très sommaires… précisa-t-il après avoir terminé.
— J'ai connu pire que ça, ne vous inquiétez pas.
— Je ne peux pas vous laisser ainsi ! Ce qui se passe dehors ne me regarde pas et je suis tenu par le secret professionnel. Il n’empêche que vous êtes mineure et dans un sale…
Elle lui jeta un regard venimeux.
— Vous m'avez aidée et je vous en suis reconnaissante mais votre rôle s'arrête là, monsieur Foggs. Vous avez tout intérêt à ne pas me contrarier, je vous préviens.
Le médecin haussa les épaules. Il n'avait qu'à la garder ici et appelez l'hôpital en cachette. Il était hors de question de la laisser dans un état pareil ; sa pâleur et les frissons qui la parcouraient indiquaient un état de choc. Il n’arrivait d’ailleurs pas à comprendre comment elle pouvait demeurer consciente. De toute façon, si elle restait ainsi, elle mourrait certainement. Ce n'était qu'une question d'heures. Comme pour confirmer son diagnostic, elle se pencha en avant et cracha un peu de sang. Foggs secoua la tête et se dirigea vers la cuisine où se trouvait un téléphone.
À mi-chemin, il s'effondra, victime d'une attaque cérébrale foudroyante.


Elle contourna le corps pour se rendre à la cuisine. Elle n'avait pas eu l’intention le tuer mais il s'apprêtait à appeler des secours – pour elle. Initiative qu'elle aurait appréciée s'il n'y avait eu le commissaire et les autres.
Elle venait de quitter le salon lorsqu’un jappement retentit. Se retournant, elle découvrit un jeune teckel qui flairait son maître mort. Il leva les yeux sur elle et se mit à geindre, désorienté.
— Désolée, dit-elle.
Elle revint dans la cuisine et découvrit deux côtelettes de porc dans le réfrigérateur. Elle appela le chien et prit les morceaux de viande qu'elle posa devant lui. Celui-ci flaira sa main et la lécha avant de s'intéresser aux côtelettes. Cela fait, elle se redressa et parcourut du regard les photos piquées sur un tableau de liège qui était fixé à l'un des murs. Une jeune femme souriante et trois enfants dont un bébé. Tant pis pour eux ! Il n'avait qu'à rester tranquille.
Elle n'éprouvait aucun remords. Elle était seulement un peu ennuyée d'avoir dû tuer sans en avoir vraiment envie. Surtout qu'elle avait seulement voulu le blesser. Son pouvoir avait échappé à son contrôle…
Peu à peu, ses pensées s'ordonnèrent et elle se rappela tout ce qui s'était passé. Elle avait eu un moment de faiblesse, un instant de confusion mentale. Elle allait mieux. Elle voulait le croire. Quoi qu'il en soit, il lui fallait trouver un autre abri. C'était déjà un miracle qu'elle ait réussi à se faufiler dans la ville sans se faire remarquer par les policiers…
L'homme avait raison et elle le savait. Ses forces physiques s'amenuisaient progressivement.


Ils suivirent les traces de sang jusqu'à la maison du docteur Foggs. Lorsque Chapman vit la plaque du médecin sur le mur, à côté de la porte d'entrée, il comprit pourquoi Déino s'était réfugiée là. Il sonna puis, ne percevant aucune réponse, crocheta la serrure à l'aide d'un passe-partout.
Ils entrèrent dans un vestibule sombre et silencieux. On n'entendait que le tic-tac d'une horloge de noyer appuyée à même le mur. Peter tourna le commutateur et Chapman retint un juron. Il venait de voir le corps du docteur qui gisait dans le couloir, entre la cuisine et le salon. Il le retourna. Foggs avait les yeux ouverts et ne portait aucune trace de morsure. Il avait probablement eu une attaque.
Peter entra dans le salon et découvrit la trousse de médecin posée sur la table basse, à côté d'un paquet rempli de morceaux de coton et d'un rouleau de gaze.
— Du diable si je comprends ! fit-il en secouant la tête. Elle se réfugie ici, le docteur la soigne et elle le tue !
— Il a sûrement voulu appeler l'hôpital mais ce n'était pas dans les intérêts de Déino de se livrer ainsi, supposa le commissaire. Elle ne nous échappera plus ; elle est trop gravement blessée. J’aimerais bien savoir comment elle peut encore nous fausser compagnie tout en évitant les autres… Ah mais c'est vrai qu'en tant que prédatrice, elle doit en connaître un rayon sur la traque.
Un jappement attira son attention. Un petit chien se trouvait sur les marches de l'escalier, en face de lui. Il descendit en remuant la queue et quémanda quelques caresses.
— Il est jeune et le docteur ne devait pas l'avoir depuis longtemps, sans quoi il aurait défendu son maître, supposa Peter en flattant la tête du teckel.
Chapman entra dans la cuisine où il trouva la vitre de la porte-fenêtre fracassée. Le réfrigérateur était ouvert et une côtelette toute mâchouillée gisait au beau milieu de la pièce.
— Elle a offert une côtelette au chien.
— Quoi ? fit Peter.
— Parfaitement. Elle se pointe ici, le médecin la soigne. Elle le tue mais nourrit son chien.
Peter s'agenouilla devant l'animal, prit sa gueule entre ses mains et le regarda droit dans les yeux.
— Tu ne voudrais pas nous dire où elle est ? demanda-t-il.
Pour toute réponse, une petite langue jaillit et lui lécha le bout du nez. Il s'essuya en souriant et se releva.
— Allez, file !
Le chien courut dans le salon et sauta sur le canapé.
— Henri ! Regarde ça !
Peter venait de remarquer une poupée blonde habillée d'un pyjama assise dans un coin du canapé. Quelqu'un lui avait fait un bandage à l'épaule et à la jambe. Installée ainsi, elle avait tout d'une petite fille modèle.
— Je n'y ai pas fait attention, quand je l'ai vue tout à l'heure.
— Eh bien maintenant, nous savons comment elle est blessée, dit Chapman en prenant le jouet dans ses mains.
Ce faisant, il découvrit un bout de papier posé sur le sofa et que la poupée occultait. Il le déplia vivement :
"Si vous voulez en finir une fois pour toutes, venez sur le pont . Je vous attends."


Outre la forêt, Amarte-La-Jolie possédait une rivière qui contournait la ville au sud. Sur chaque rive se trouvaient des entrepôts et le pont goudronné permettait le passage des voitures. Les réverbères qui se dressaient sur les rives ainsi que la pleine lune éclairaient la scène. Ce fut là que Chapman et Sevelle arrivèrent, peu après être sortis de la maison du docteur Foggs.
Déino n'avait pas menti. Elle était là.
Assise sur une des rambardes de pierre, la main droite pressée contre son épaule gauche, elle les regardait d'un air sombre. Une petite brise faisait frissonner sa jupe noire qui découvrait par moments un autre bandage taché de sang à son mollet. Chapman s'avança et sortit son arme qu'il braqua sur elle. La jeune fille ne broncha pas et se contenta de le regarder droit dans les yeux. Il ôta la sécurité, ce qui émit un petit bruit sec.
— Ne faites pas ça, commissaire, dit-elle enfin.
— À ton avis, que devrais-je faire ?
— Vous iriez jusqu'à tuer Laïs pour me détruire ?
— C'est toi qui la tue, espèce de sangsue. Avec toi, il y a de quoi finir dans un asile psychiatrique.
Elle secoua la tête.
— Je vous en prie ! J'ai passer la moitié de la nuit à cavaler, un type m'a tiré dessus, j'ai perdu des forces et je suis fatiguée. J'aimerais pouvoir me reposer sans être sans cesse sur mes gardes.
— Justement, Déino, répliqua Chapman. Tu vas prendre un long, très long repos…
Il commença à presser la détente.
— Non !!
Il suspendit son geste. Elle semblait réellement effrayée. Pourquoi alors ne faisait-elle rien ?
— On pourrait reprendre cette discussion plus tard… continua-t-elle d'une voix blanche.
Le commissaire se tourna vers son ami.
— Tu as entendu ça, Peter ? Mademoiselle massacre la moitié de la ville et lorsqu'on parvient enfin à la coincer, elle demande la paix !
— Je ne veux pas la paix. Je veux qu'on me laisse tranquille, c'est tout. S'il vous plaît, allez-vous-en…
— Je suis désolé, Déino…
Il appuya sur la détente. Le bruit de la détonation déchira le calme de la nuit et Déino hurla.
Une gerbe d'étincelles illumina le ciel pendant qu'un grésillement se faisait entendre. Chapman leva les yeux. Un des câbles électriques qui étaient suspendus au-dessus du pont se tordit et tomba sur le garde-fou, l'extrémité pendant dans le vide. Au dernier moment, elle l'avait fait tirer en l'air.
Le regard du commissaire croisa celui, mauvais, de la jeune fille. Le poignet qui tenait le pistolet fut tordu comme un simple fil de fer et il cria de douleur alors que son arme lui échappait. Elle tomba sur le sol et glissa hors de portée des deux hommes.
Chapman fut projeté en arrière et heurta la rambarde qui trembla sous le choc. Une pluie de coups s'abattit sur lui ; il ne parvenait pas à se relever. Son visage fut bientôt maculé de sang. Voyant cela, Peter n'hésita plus. Il sortit son propre pistolet.
Aussitôt, l'adolescente tourna la tête vers lui. Ses prunelles d'encre brillaient de fièvre ou de folie, il n'aurait pu le dire. Son arme lui fut également arrachée et il tomba à genoux sur le sol en hurlant. Un filet de sang coula de ses oreilles, de son nez et de sa bouche. Puis, il s'abattit en avant, agité de convulsions.
— Non !! Oh non, Peter ! Non !
Quand il vit ce qui était arrivé à son meilleur ami, Chapman se releva en chancelant. Pas Peter, ce n'était pas possible. Pas lui !
Déino éclata de rire.
Le commissaire se tourna vers elle. En ce moment, il ne pouvait ressentir que la douleur et la haine. Toutefois il était désarmé. Il sentit une griffe acérée se ficher dans la chair de son torse et sa chemise s'imbiba de sang.
"Ça y est. C'est mon tour…" pensa-t-il confusément.
Il ne pouvait rien faire et attendit la douleur qui annoncerait sa mort.
Rien ne vint.
Il ouvrit les yeux et reporta son attention sur Déino. Visiblement en proie à la panique, elle secouait la tête et tremblait nerveusement.
— Non, je ne te laisserai pas faire ça ! criait-elle. Arrête ! Je ne veux pas, laisse-moi !
À moitié assommé par les coups qu'il avait reçus, Chapman la vit agripper le col de sa chemise. La tache de naissance qu'elle avait à la base du cou était rouge sang.
— Non… non… je ne veux pas ! Non !!! …
Elle paraissait étouffer et ses yeux se révulsèrent. Soudain, elle bascula en arrière comme si quelqu'un l'avait poussée. Non, pas quelqu'un. Laïs !
Elle tomba par-dessus la rambarde et le commissaire se précipita. Suspendue par les mains au câble électrique qui pendait dans le vide, elle était prise de convulsions.
Elle hurlait.
Un hurlement de douleur, de rage, de peur et de désespoir.
Un cri qui glaça Chapman jusqu'aux os et qu'il devait entendre dans ses cauchemars jusqu'à la fin de ses jours. Ce cri cessa brusquement, comme on coupe le son de la radio. La jeune fille contempla le commissaire avec des yeux laiteux et un regard étrangement inexpressif.
Ses mains lâchèrent doucement le fil.


Chapman déglutit péniblement lorsque l'eau noire de la rivière se referma sur elle. Son cœur battait follement dans sa poitrine.
Il avait eu le temps d’apercevoir le cou de la jeune fille.
La tache de naissance avait disparu.



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Iris-Ardell
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MessageRe: Déino (+13)   Publié le : Sam 6 Nov 2010 - 8:58

ÉPILOGUE



Journal du commissaire Henri Chapman.
Mardi 1er juin 1981.


Presque quatre mois se sont écoulés depuis les événements qui ont marqué la fin des meurtres en série à Amarte-La-Jolie. C'est une jeune fille cliniquement morte que les secours ont tirée de la rivière, quelques minutes après qu'elle y soit tombée. Quelle ne fut pas la surprise générale lorsque son cœur se remit à battre en arrivant à l'hôpital ! C'était une vraie miraculée. Elle est restée plusieurs semaines entre la vie et la mort. Puis, son état se stabilisa mais elle ne se réveilla pas pour autant. Ses fonctions vitales étaient normales, seulement elle restait inconsciente, plongée dans un coma profond.
Une semaine après son admission au service des urgences eurent lieu les obsèques de Peter Sevelle, de Fred Carpenter et du docteur Foggs. Peter était la dernière victime de Déino. Je n'arrive toujours pas à croire qu'il n'est plus là, que je ne lui parlerai plus jamais…
Un mot à propos de Kevin, celui qui, le premier, à découvert la véritable identité de Déino. Il a été opéré. Si les médecins ne sont pas parvenus à sauver ses yeux, ils ont néanmoins réussi à ôter les cicatrices qui entaillaient son visage. Toutes sauf une. Celle là, Kevin voulait la garder. Pourquoi ? Sans doute pour se rappeler cette nuit. Sans doute pour se rappeler Déino, se souvenir de ne jamais baisser sa garde… Quand je vais le voir, il me demande des nouvelles de Laïs. Il m'a révélé aussi ce que Déino lui avait dit.
"J'en ai assez de voir l'obscurité devant moi"
Serait-il possible qu'elle ait entrevu ou deviné sa propre fin ? Qu’elle se soit sue, dès l’enfance, vouée à une fin précoce et violente ? Pourquoi se rendre haïssable, pourquoi provoquer tout cela si ce n'était une sorte de suicide ? J'ai le sentiment qu'elle avait une conscience aiguë de sa différence ; ainsi certains animaux n'hésitent-ils pas à tuer leurs petits trop faibles ou mal formés. Déino n'aurait fait alors que supprimer une "erreur" de la nature. À moins que ce ne soit simplement pour échapper à une situation insupportable : le partage de son corps avec une autre.
Mais même en admettant qu'elle souhaitait en finir, elle n'en possédait pas moins un instinct de conservation très puissant. Cette force qui la fait revenir à la vie après des millions d'années. Elle s'est donc battue jusqu'au bout, allant jusqu’à réclamer des soins médicaux qu’elle savait pourtant insuffisants…
En fait, je crois que je ne parviendrai jamais à la comprendre totalement. Par exemple, elle s'est toujours comportée plus ou moins correctement avec son grand-père. Carl ignorait tout. Il n'était pas au courant de l'existence de cette créature. Or, Kevin m'a appris depuis que Déino avait horreur qu'on la confonde avec Laïs. Cela la rendait folle de rage.
De même, elle a menacé de s'en prendre à Jessie mais ne lui a rien fait. Était-ce pour me provoquer, m'inciter à faire feu alors qu'elle savait parfaitement que l'idée de blesser Laïs me rendait malade ? Laïs était-elle la cible véritable de cette fureur meurtrière ?
J’ai raconté toute l’histoire aux autorités. Étrangement, celles-ci ne m’ont pas ri au nez. Elles se sont, bien sûr, empressées d'étouffer l'affaire. Je crois qu'on m'en veut d'avoir si longtemps gardé sous silence ce qui se passait dans notre petite ville. Le gouvernement aime bien tirer profit de toute situation… Sachant cela, je suis heureux que l'existence de Déino soit restée un secret tant qu'elle était là. Ensuite, il était trop tard. Il fallait la neutraliser. Quant aux médias, ils ont hérité d'une explication plus plausible et les habitants d'Amarte-La-Jolie savourent le calme retrouvé, même si, pour certaines familles, des êtres chers sont encore à pleurer.
Après un séjour à l'hôpital, j'ai reçu un ordre de repos. Pas une mise à pied : des congés payés en attendant de reprendre mon travail. Je dois dire qu'ils sont les bienvenus.


Laïs s'est réveillée le matin du 7 mai. Rien ne pouvait me faire plus plaisir. Au moins, je ne l'avais pas perdue. Je vais la voir aussi souvent que je le peux. Elle est encore très faible. Lorsque je lui ai demandé comment elle se sentait, elle m'a répondu : "vide".
Tout est donc pour le mieux. Pourtant je ne suis pas tranquille. Un doute affreux me torture jour et nuit.
Qui s’est réveillé dans cette chambre d’hôpital ?
Nous savons que Laïs et Déino étaient deux esprits distincts dans un seul et même corps. Ceci dit, il est tout à fait possible que Laïs ne soit en réalité qu’une aliénée. Déino ne serait alors qu’une manifestation de son esprit malade.
Le contraire est tout aussi vrai. Et si Laïs n’existait pas ? Si Déino était bien ce qu’elle prétendait être, mais que Laïs ait symbolisé le côté de sa personnalité qui essayait désespérément de s’intégrer ? Dans les deux cas, c’est la meilleure part qui a survécu. Quand je me laisse aller à ces spéculations, je m’oblige à penser à autre chose.
La théorie de Kevin est celle que j’ai finalement adoptée. Dans son ancienne vie, Déino était un simple animal. Elle a dû avoir des petits et elle est sans doute morte à l’âge adulte. La Déino que nous avons connu était une entité différente ; son esprit s’est complètement dévié de ce qu’il était à l’origine. Pas suffisamment cependant pour faire d’elle un être humain à part entière.
Par son comportement frondeur et révolté, on peut dire qu’elle était une adolescente en pleine délinquance. Lorsque je repense à ce que nous a appris Carl, je me demande si le comportement de ses parents n’a pas eu une influence capitale sur le psychisme de Déino. Quand votre père nie votre existence et que votre mère a peur de vous… Je n’oublie pas non plus qu’elle a passé pratiquement toute sa vie dans l’ombre de Laïs. Son existence réelle n’aura duré que quelques mois…
En fait, plus je songe à elle, plus je culpabilise. Si seulement j’avais trouvé les mots pour l’apaiser, si j’avais su l’atteindre… Peut-être aurais-je pu éviter ce carnage, empêcher cette folie destructrice dirigée aussi bien contre les humains que contre elle-même. Ou peut-être pas. Après tout, elle était fondamentalement une prédatrice.
Le dix-huit juillet prochain, Laïs fêtera ses dix-sept ans. Ce sera le premier anniversaire qu’elle passera sans Déino… Elle fait souvent des cauchemars, la nuit – tout comme moi. Cependant elle est forte : elle s’en sortira.
Tout est bel et bien terminé.
Si Déino revenait un jour… Non, je préfère ne pas y penser. Je prie pour que cela n’arrive jamais. Son retour à la vie était sans doute un extraordinaire caprice de la nature, ne dit-on pas que ce qui a eu lieu une fois peut se reproduire ?…

FIN


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