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 Croisements (G)

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Edward Smith
Romancier

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Localisation : France


MessageCroisements (G)   Publié le : Dim 3 Juil 2011 - 12:57

L'amusant dans les croisements, c'est que l'on peut les prendre par tous leurs sens. L'amusant et le tragique. L'écart ne tient au fond qu'à un "moi", qu'à l'air d'un temps, qu'à l'atmosphère d'un instant, qu'à la moindre différence que dépose une seconde sur une vie.

Dans l'existence au fond tout n'est que croisement. Un même objet dispose de plusieurs voies pour y accéder. Et en fonction du chemin qui nous y a mené, le soleil nous semblera s'y refléter différemment, on en violera une intimité différente. Peut-on passer par chaque voie qui y mène? Peut-on connaitre chacun des angles, chaque reflet, chaque secret qui le compose? Là où la science répond oui, l'homme le nie. Le chemin qui l'a mené à cet objet était sien, et chacun de ses pairs, le croisant, en créera un autre. Il n'y a pas de fin au croisement des hommes: chacun tracera une voie unique où il brillera différemment, se dévoilera différent, toujours différent.

Jugez-en par vous même. Par ces histoires que je rapporterai des voix des cœurs égarés dans les rues de la Ville. Quatre d'entre eux, au même instant, rencontreront un objet identique, au même endroit. Mais aucun non, aucun d'entre eux ne partagera la vue de l'autre. L'objet n'est plus un objet, il est un écho, profondément personnel. Il n'est plus un corps froid et sans mouvement, il est le réceptacle de la passion, le témoin du souvenir. Jamais il ne meurt, jamais il ne faibli, jamais il ne s'efface, et dans la routine il nous revient encore, et encore, sur l'interminable croisement du temps, qui lui, s'enfuit à grand pas. Avant que ses pages ne s'envolent avec elles, partageons l'histoire de ses âmes qui vécurent dans la similarité l'expérience la plus singulière. Qui sait, peut-être était-ce la votre?

*******************************************************************************************************************

Je ne pouvais pas comprendre que l'on aime le matin. Il était pour moi le serviteur de l'ennui qui se présente chaque jour un peu plus puissant encore. Chaque année de ma vie son poids s'était fait plus lourds. Son insupportable victoire sur la nuit, ma tendre amie, ne laissait espérer qu'au tumulte de son père le jour, qu'au morne déclin de son frère le soir. Toujours, inlassablement, il ne faisait qu'insuffler en ma vie un jour similaire à celui qui l'avait précédé. Je ne suis au jour qu'un adolescent enchainé à une société qui voulait faire de lui un homme. Je mentirai pas, je ne suis pas en quête de pitié. J'ai de nombreux amis, une famille aimante, une situation enviable. Je n'ai jamais estimé être chanceux, j'ai traversé des épreuves comme n'importe qui, j'ai développé souvenirs heureux et douloureux. Et lorsque l'activité des journées bat son plein j'oublie parfois ma mélancolie et me plonge dans une joie éphémère, que m'offre quelque moment plaisant. Suis-je ordinaire? Seul un être particulièrement égocentrique pourrait s'estimer hors-norme. Tenant compte de cette affirmation sans doute arbitraire, tirée de mes pensées profondes, autant qu'elles le puissent être très modestement, c'est surement le cas. Mais lorsqu'en plein jour je l'oubliais et que la nuit m'offrait ce que ce dernier n'avait pu m'apporter, le matin faisait peser la routine d'une vie trop banale sur mon esprit à l'éveil. C'était sans doute pour cela que je ne comprenais pas que l'on aime le matin.

Je traversais et traverse encore cette place que l'on avait nommé "place du Souvenir". La référence à la seconde guerre mondiale était claire. Je me souviens pourtant d'un enfant qui, dans un de mes matin de solitude, avait questionné sa mère à propos de ce nom. "Maman, c'est là que tous les gens se souviennent?". La question m'avait presque arraché un sourire. Elle était naïve et pourtant tellement poétique, comme l'étaient toutes les question d'enfant. Je n'ai plus en mémoire la réponse de sa mère, seulement une impression amère d'une magie que l'on brise. Cependant, j'ai le plus grand mal à la reconnaitre aujourd'hui, et c'est pourquoi je ne peux m'empêcher d'employer le passé la désignant. La statue de ce soldat pris au hasard trônait toujours, identique, en son centre. Les quatre mêmes rues y menaient, et la mienne, y entrant par le nord, avaient toujours pour flore le bitume usé et quelques caniveaux. Pourtant rien de tout cela n'a aujourd'hui la même voix, la même résonance qu'ils eurent quelques temps auparavant. C'est à cause d'elle, je crois.

Il faisait triste ce jour là, comme tous les matins. Mes pas me conduisaient à la place du Souvenir, et mes pensées s'évadaient loin des rues matinales où mourrait la nuit, affligées par ce meurtre quotidien. Elle était adossée à la statue du soldat, comme s'il s'agissait d'un mur des plus simples, et fumait une cigarette avec cet air absent des gens qui goûtent à un plaisir artificiel. Je ne l'aurait pas remarquée si le soleil naissant n'avait pas à cet instant caressé ses cheveux, comme un merveilleux incident. Ce rayon solaire était sans doute destiné à cette statue. Pourtant, lorsqu'il rencontrait sa chevelure, il n'avait plus que celle-ci pour objet, enivré de toute évidence par la beauté soudaine qu'il provoquait par cette étrange alchimie. Je la connaissais, je le savais. Elle était toujours adossée à cette statue avant de se rendre au même établissement que moi, par la même route. Jamais avant ce jour je ne l'avais trouvé belle, pas une fois. Sans doute étais-je obnubilé par la mort de la nuit. Elle remarqua que je trainais le pas, captivé par cette révélation, et m'adressa un léger sourire, comme une invitation au salut. En faisant cela, ses yeux jusqu'ici entrouvert sur le vague s'ouvrirent tout à fait alors qu'ils me gratifiait de leur attention. C'est cet instant que choisi un second rayon matinal pour y pénétrer. Face au ciel rougit se tint alors un ciel d'été éphémère, comme magnifié d'étoiles, étrange rencontre des nuits les plus parfaites et des journées les moins pesantes. Une phrase me vint alors, subitement. Une phrase qui sonnait en moi comme une découverte de la plus haute importance, une illumination.

"Le matin lui va si bien."

Nous nous saluâmes à voix haute le lendemain. Nous échangeâmes quelques mots le surlendemain. La semaine suivante nous arpentions le chemin du labeur côte à côte. Plus elle souriait et plus le soleil brillait. Plus elle murmurait et plus le vent se faisait doux pour mieux l'écouter. La fumée qui se dégageait de sa cigarette constituait les seules nuages en ces matinées bénies. Je délaissais les nuits, je me moquais des jours. J'étais tombé amoureux du matin, de ce matin qui je détestait quelques jours auparavant, que j'avais haïs depuis si longtemps, qui m'avait accablé toutes ces années. Je ne me levais plus que pour le vivre et, lorsqu'il s'achevait, mes yeux s'égaraient en son souvenir, inlassablement. La statue du soldat me semblait une œuvre d'art, un art étrange qui ne pouvait être produit que de mes propres yeux, que par l'effet du matin sur elle. Chacun de nos entretiens faisait la météorologie de ma journée à venir. Si elle était heureuse, la pluie n'était que des fragments tendrement frais d'un soleil qui brillait quelque part, au delà de ma vision. Si elle me confiait un malheur, ce même soleil m'accablait, obscur et triste dans sa veine chaleur qui ne pouvait pas m'atteindre. Chaque nuit me murmurait un dénouement heureux, accompagné de quelques mots que j'avais toujours reniés mais qui, sous l'influence de ses belles matinées, me semblaient être emprunt de la plus grande des forces, de la plus parfaite des beautés. Une d'elles me sembla si belle que je me promis au matin de libérer ces paroles qu'elle m'avait glissé à l'oreille. Ce jour là les rues me semblaient attentes interminables, le bitume retenait mes pas, les caniveaux me mettaient en garde contre un danger que je ne pouvais comprendre. Peu m'importait, j'avais le matin à mes côtés.

La statue était seule ce matin.

Ainsi l'était-elle le matin suivant.

Jamais je n'ai cherché pourquoi elle avait quitté la place du Souvenir. Pourquoi elle avait rendu le matin plus laid encore qu'avant notre rencontre. Je n'ai jamais cherché à expliciter le mot "pourquoi".

Aujourd'hui encore le matin se lève sur la place du Souvenir. Le soldat se tient, solitaire, en son centre. Le soleil l'illumine par l'est. Je la rejoins par le nord. Aujourd'hui encore je ne sais pas quel temps il fera sur ma vie. Les rayons fugitifs s'écrasent sur le cuivre usé du soldat, et meurent sans beauté. Je m'assieds aujourd'hui devant la statue, face à la rue qui mène à l'est. Je n'irai nul part. Je rejoindrai la nuit qui a gardé les mots qui jamais ne purent s'évader du fond de mon âme.

"Maman, c'est là que tous les gens se souviennent?"

Oui mon petit, c'est bien ici. Et pour retrouver mon souvenir j'y demeurerais jusqu'à ce qu'il revienne. Je crois que des passants me regardent. Ou peut-être se souviennent-ils? Quelle importance. J'attendrai ici que la place me rende la beauté des matins.

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