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 Tout restait à dire (G)

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Edward Smith
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MessageTout restait à dire (G)   Publié le : Lun 19 Déc 2011 - 10:11

J’oublie parfois s’il est tôt ou tard. Je ne veux que me joindre à la nuit dans ces moments-là. Sa solitude, son frissonnement continue au moindre bruit qui la traverse ; j’ai l’impression qu’elle me comprend. Pourtant souvent je me prends à ne pas vouloir être compris, à n’être qu’un autre élément incompréhensible du grand silence de la nature. Alors, quand le besoin me vient, je m’entretiens quelques heures folles avec le calme nocturne.
Je ne regardais plus l’heure. Je ne voulais pas savoir, je ne voulais pas trancher. Cela me faisait du bien parfois de ne pas chercher de réponses. De rester émerveillé par la question. Au jour je l’aurais cherché, j’aurais flairé tous les indices, tous les résidus que le temps laisse dans son élan. A cet instant précis j’ai cru qu’il n’existait plus. Qu’il avait rendu les armes, milité contre son génocide. Qu’enfin il me laissait craindre le présent.
Néanmoins la maladie des nuits me guettait. Une lumière plus puissante que les lucioles étranges de la ville endormie attira mon regard. Un bus, à l’arrêt, prêt à braver l’ennui extrême d’une course à vide. Je ne regardai pas où il menait, ça n’avait pas d’importance ; il me semblait un frère amant de la nuit, et je me disais que nous aurions des choses à nous dire. La nuit manque de mots, même de mots en silence. Il n’y a que de la rumeur, du bruissement, du frottement. Il y a le vent sur la route qui boit la rosée. Il y a des pas lointains dans une rue que l’on ne voit pas – que l’on ne veut pas voir -. Mais jamais il n’y a de mots. Les prétentieux dialoguent avec les Dames de la nuit, la lune, les étoiles, l’obscurité. Je crois qu’ils entendent des choses, qu’elles ne leur répondent jamais, ou bien que, si elles le font, elles trouvent quelque chose de mieux, de plus saillant que le mot. Quelque chose qu’elles auraient taillées à leur mesure, de si haut, de si raffiné que ceux-là même qui croient trouver autre chose que la langue dans leur art seraient sourds à cette expression sublime. Je ne suis qu’un homme, j’aime les mots. Et je pensais que mon compagnon de fortune pourrait en échanger quelques-uns avec moi, même simples, mêmes muets. Je ne sais pas, j’ai eu besoin de mots à cet instant. Alors je suis monté.
A peine étais-je assis que je le sentis vibrer, prêt à s’élancer avec moi là où personne n’aurait l’idée, l’envie de le suivre. Les portes se fermèrent, les lumières, les bâtiments assoupis, les arbres qui se confondaient au ciel sombre, tout cela devint une longue trainée que mes yeux ne pouvaient bientôt plus distinguer. Et j’ai eu peur. J’ai eu peur de toute cette nuit qui filait derrière la vitre, sans moi. Je me demandais si ma place n’était pas dans l’uniformité de cette vitesse, dans ce flux indompté qui me rappelait les heures du jour. Peut-être aurais-je dû demander à mon destrier de me laisser la rejoindre. Mais il y avait quelque chose de grisant à rester là, en dehors, spectateur. Il me fallut un instant pour éprouver un étrange plaisir. Il ne mourut jamais, cet instant ; la joie amère qui lui succéda ne put faire totalement taire sa voix pleine d’angoisses. Cependant le frisson qui me parcourait lorsque j’y prêtais attention ne me portait plus à l’effroi, il avait même quelque chose de grisant.

- Elle est belle non ?

Elle était assise à mes côtés. Nous ne nous étions jamais arrêtés, j’en étais certain. Sans doute avait-elle toujours été là, que je n’avais pas voulu la revoir. L’air se faisait plus froid. J’entendais claquer quelque chose de semblable à la pluie sur le toit. Mais je ne pouvais plus regarder dehors, plus maintenant.

- Oui, sans doute.
- Tu ne l’as donc pas vu ? Tu la regardes toujours pourtant. Je suis un peu jalouse.
- Vraiment ?
- J’ai cru que tu m’aimais tu sais.

J’ai voulu laisser le silence répondre. La pluie, le vent, le bus, n’importe qui. Tous l’auraient dit mieux que moi, ils l’ont toujours fait.

- Ah bon ? C’est amusant.
- Oui, plutôt. Moi je n’ai jamais vraiment cru que je t’aimais tu sais. J’avais d’autres choses en tête.

Des phares à travers la vitre. J’ai cru un instant qu’elle allait s’illuminer. Que j’allais pouvoir me servir toute cette lumière qu’elle dégageait pour lui parler. Et puis la lumière la prit par l’arrière et ne souligna que son ombre. Au moment où elle n’était qu’une silhouette j’ai voulu l’enlacer. J’ai voulu m’assurer de sa présence, j’ai voulu savoir. Heureusement j’avais appris.

- J’en avais aussi, des choses en tête.
- D’autres que moi ?
- D’autres que toi oui. J’ai toujours été très infidèle.
- Tu m’en veux ?

Le vent. Il voulait briser les parois. Il hurlait, hurlait contre le métal qui, sous la pluie, pleurait des larmes froides, irréelles. Pour la première fois j’entendis toutes ces choses qui mourraient sous les roues, j’entendis le crissement incessant des sièges vides et la légère agonie mécanique de chaque virage.

- Bien sûr que je t’en veux.

Sur la vitre une goutte se déplaçait très lentement. Comme une insulte à la tempête. A mesure qu’elle avançait sur le verre, elle invitait d’autres gouttes immobiles à la suivre dans sa lutte. Elle gagnait alors en force, en beauté : bientôt elle fut une perle.

- Enfin… Peut-être bien que non.
- Moi je t’en veux.

Trop lourde elle fut emportée par le vent.

- Alors pardonne-moi.
- Oh non non, ce n’est pas comme cela que je t’en veux. Tu vois, tu as toujours ce petit quelque chose, cette attitude de trop. Ce n’est pas vraiment à toi que j’en veux en fait. J’en veux à tout ce que tu es.
- Cela fait beaucoup de choses non ?
- Pas vraiment.

Il y eut comme un ralentissement. La longue trainée retrouva ses détails, on pouvait y distinguer les arbres des lumières, les bâtiments de l’ombre de la nuit. Tout retrouva sa place, tout à coup. Le monde avait un ordre. Le temps du chaos n’était plus au travers de la vitre.

- C’est ici que tu t’arrêtes n’est-ce pas ?
- Non, plus maintenant. J’ai déménagé.
- Pour ne plus me voir ?
- Parce que je suis seul.
- C’est triste.

Ces mots me parurent manquer ses lèvres. Comme s’ils avaient une autre origine ; c’était un mouvement d’ensemble. Le silencieux tremblement du bus, sa risible lumière, les réverbères dehors qui se prenaient pour des étoiles, les arbres nus, les bâtiments, l’ombre de la nuit. Voilà ce qui me murmurait ces mots, comme on brise un charme. Et la vitre, celle qui me séparait de ce murmure, portait toujours sur elle ces gouttes qui parfois s’infiltraient en mon éphémère intérieur, gagnaient ma main, s’infiltrait sous mon vêtement. J’étais comme plein des gouttes du soir, qui me murmurait cette vérité que je voulais à tout prix ignorer.

- Oui. C’est triste.
- Alors sors un peu.
- J’étais seul avant de te connaître, ce n’est pas normal si…

J’ai dû m’arrêter à cet instant. Parce que je me suis souvenu que tout ce qu’on m’avait décrit comme normal ne l’avait jamais été. Que tout ce qui était normal avait fait mes joies et mes peines. Que je ne me souvenais que de ce qui était normal. Que je n’admirais que ces choses normales. Et la nuit. Normale, toujours.

- Oui. C’est normal.
- Toi tu n’es pas seule.
- Non. Enfin si un peu. J’ai toujours eu l’air d’être seule pas vrai ?

Il n’y avait pas qu’elle. J’ai toujours aimé ce qui avait l’air seul. Ce qui avait l’air un peu ailleurs, spectateur.

- C’est vrai. Mais tu n’es pas seule.
- Toi non plus tu n’es pas si seul que ça.
- Non.

Le bus avait redémarré. Je n’entendais plus rien, plus un son. Je ne voyais plus rien du bal du décor nocturne. Là où je regardais, là où j’écoutais rien ne pouvait plus m’atteindre. Ca n’avait pas l’air de la déranger.

- Tu m’aimes encore ?
- Non.

Les freins. Je sens que quelque chose me pousse vers l’avant. Vers le décor à nouveau immobile.

- Alors pourquoi est-ce que je suis là si tard ?
- Parce que tout restait à dire.
- Tout ?
- Tout.
- Je croyais que nous nous étions tout dits. Ce n’est pas ce que tu m’as dit ?

J’étais sorti. Déjà mon frère du soir s’en allait. J’aurais aimé à cet instant que la lune, les étoiles me parlent. Qu’elles me prouvent que j’avais tort et qu’elles aussi aimaient les mots. Pourtant elles ne me dirent rien et j’avais une certitude. Je le savais, comme une évidence déchirante.
Il était tard.
Il y avait ce devoir de rejoindre l’activité du jour. Ce devoir de courir après le temps. D’écouter les mots des prétentieux. Les fausses expressions de la nuit passée. Des mots qu’elle n’avait pas pu prononcer.

- Tout reste à dire, tout est dit. Il n’y a jamais eu de différences.



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